mercredi 23 septembre 2015

Peut-on croire tout ce qu'on nous dit?


Introduction

On peut croire tout ce qu'on nous dit dès lors que nos relations avec les autres sont normales, habituelles et paisibles : qui douterait de la parole de son voisin concernant la vie du quartier, la préparation de manifestations traditionnelles telles Noël ou le vide-grenier annuel du village! Pourtant, l'on aurait tort de faire confiance à tout le monde sur n'importe quel sujet. Ce n'est pas à son voisin que l'on peut nécessairement demander ce qu'il en est du conflit israélo-palestinien, à moins qu'il ne soit historien de la question ou politologue expert du sujet. (paradoxe) La possibilité de croire ce qu'on nous dit implique de réfléchir d'abord au sujet de l'énonciation, à celui qui nous parle : qui est-il? que veut-il? que cherche-t-il à nous faire croire? a-t-il des arrières-pensées inavouables ou bien est-il honnête et sincère envers nous et le sujet qu'il traite? Plus encore, tout croire semble très risqué car cela suppose que celui qui parle est totalement dans le vrai, que rien dans ce qu'il dit n'est sujet à caution ou critiquable. (problématisation)
  Il faudrait donc recevoir tout ce qu'on nous dit sans rien en changer, en le conservant tel quel : est-ce seulement possible? (problématique)

I On peut croire tout ce qu'on nous dit car


1. il est nécessaire de faire confiance aux autres pour vivre en société.



file d'attente
Les opinions sont nécessaires pour que les hommes ait un savoir-vivre. Sans cela il n'y aurait pas de lien social. Telle est la thèse de Rousseau dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Pour ce qui relève de la vie commune, on peut croire tout ce qu'on nous dit, c'est à cela que l'on reconnaît un homme civilisé : il fait confiance aux autres et leur témoigne sa confiance. 


Transition : Or n'y a-t-il pas entre la vie sociale et la réalité un écart qui a pour conséquence que lorsque j'agis en société, j'agis en ayant conscience d'être regardé par les autres - de manière spéculaire?

2. Si l'on ne peut croire tout ce qu'on nous dit parce qu'on n'est pas sincère les uns envers les autres, reste tout de même le langage lui-même.


Tremblement de terre, Lisbonne, 1755
Tout ce qu'on nous dit, même de manière spéculaire, a un certain rapport au réel, intelligent bien que faux, relevant du bon sens ou d'une spontanéité que l'on peut partager.

Croire que le tremblement de terre de Lisbonne, dans Candide de Voltaire, est un châtiment divin, relève de la superstition, d'une foi très pauvre qui se dresse comme un rempart devant la réalité, bien plus cruelle par ailleurs. On peut croire tout ce qu'on nous dit à condition de céder à la naïveté, d'être passif devant la réalité, de ne pas chercher à comprendre. 

  
Transition : or, peut-on se contenter de vivre passivement, sans chercher à comprendre par soi-même, sans céder à la facilité de la superstition?

II On ne peut croire tout ce qu'on nous dit car


1. la vie sociale est par essence hypocrite, spéculaire.

Le Rêve du Douanier Henri Rousseau (1910)
Ainsi Rousseau, dans le Premiers Discours sur les sciences et les arts, écrit : dans la vie sociale "on n'ose plus paraître ce qu'on est". On cache ses sentiments pour jouer un rôle conforme à l'image que l'on se fait de soi ou que les autres se font de nous. On ne peut donc faire confiance à personne, ni à aucun discours de personne.

Transition : or, un discours, même spéculaire, conserve un rapport au réel, il dit quelque chose, indirectement de la réalité.

2. On ne peut adhérer spontanément à tout ce qu'on nous dit mais on l'interprète.

La communication est imparfaite, incomplète. Pour croire ce qu'on nous dit, il faut en recevoir le sens qui n'est pas évident, mais est toujours à interpréter. L'interprétation peut être entravée par la subjectivité, la personnalité de celui qui la réalise. Le style même d'un discours peut orienter son sens : si l'auteur et l'orateur est ironique ou non, le sens est tout autre. Le texte de Voltaire sur le tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, (Candide) prend tout son sens si l'on relève et perçoit en le lisant toute l'ironie de l'auteur à l'égard de la religion.

Transition : ne faut-il donc pas distinguer les discours selon l'intention de l'auteur : vise-t-il à exercer un pouvoir sur nous ou bien vise-t-il seulement à connaître la vérité, à comprendre un problème, celui de la superstition par exemple?


III On peut croire tout ce qu'on nous dit si le discours que l'on reçoit a pour but de connaître la vérité, d'instruire car


1. Un discours instructif est par définition désintéressé, sans fonction déterminée, sans arrière-pensée, sincère et progressif.



 En ce sens il est possible de croire, i.e. de juger, tout ce qu'on nous dit, parce que nous sommes libre de le faire. Ainsi, Spinoza défend, dans son Traité Théologico-politique (chap. XX, cf ci-dessous), l'idée qu'aucune contrainte ne peut être imposée à la liberté de penser mais que seul nos actes et nos prises de parole publique peuvent être limitée par la puissance souveraine, qui exerce le pouvoir politique :
"Par suite nul à la vérité ne peut, sans danger pour le droit du souverain, agir contre son décret, mais il peut avec une entière liberté opiner et juger et en conséquence aussi parler, pourvu qu'il n'aille pas au-delà de la simple parole ou de l'enseignement, et qu'il défende son opinion par la Raison seule".


Si nos actes et propos sont motivés par des affects agressifs (la haine, l'appel à la révolte sans raison), cela n'est pas légitime.  Nous décidons par nous-mêmes si ce qu'on nous dit nous aide à comprendre ou au contraire si cela nous empêche de comprendre.

Transition : Au contraire si un discours vise à nous persuader, à forcer notre adhésion à une idée, alors notre liberté de penser n'est-elle pas en danger.


2. Il ne faut pas croire tout ce qu'on nous dit si celui qui nous parle cherche à nous persuader que ce qu'il dit est vrai, alors que ce n'est pas le cas.

l'homme mesure de toutes choses
Un discours persuasif vise à nous faire suivre un conseil (per : latin, à travers, idée de forcer/ suadere : latin, conseiller) en forçant notre adhésion, sans qu'on s'en rende compte véritablement mais suscitant même notre enthousiasme. Les discours des sophistes grecs, tels Protagoras, en ce sens, sont des instruments de pouvoir sur l'auditoire et l'interlocuteur : ils prétendent que "l'homme est la mesure de toutes choses" autrement dit que tout discours est relatif, qu'il n'y a ni vrai ni faux discours mais seulement des opinions, toutes égales entre elles. Ce relativisme détruit l'idée même de science ou de connaissance vraie. Or, de fait la science existe.




Conclusion

(Bilan) Si l'on est naïf ou superstitieux on peut croire tout ce qu'on nous dit au prix de notre liberté de penser : on préfère être sociable que libre, autonome (I). Or, la vie sociale étant faites de faux-semblants, il est vain d'espérer une relation sincère avec les autres, on ne peut au mieux qu'interpréter leurs discours (II). Il ne reste qu'à s'assurer que celui qui parle a une intention désintéressée, cherche seulement à comprendre et non à exercer un pouvoir sur nous (III).
(Thèse finale) Il faut donc croire tout ce qu'on nous dit à condition d'en juger par soi-même, sinon il ne faut pas croire tout ce qu'on nous dit sauf à risquer d'être manipulé, endoctriné par des discours visant à exercer un pouvoir sur nous.


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