lundi 9 novembre 2015

Spinoza Traité théologico-politique, XX


Explication de Texte



"Nous avons vu aussi que, pour former l'État, une seule chose est nécessaire : que tout le pouvoir de décréter appartienne soit à tous collectivement, soit à quelques-uns, soit à un seul. Puisque, en effet, le libre jugement des hommes est extrêmement divers, que chacun pense être seul à tout savoir et qu'il est impossible que tous opinent pareillement et parlent d'une seule bouche, ils ne pourraient vivre en paix si l'individu n'avait renoncé à son droit d'agir suivant le seul décret de sa pensée. C'est donc seulement au droit d'agir par son propre décret qu'il a renoncé, non au droit de raisonner et de juger.

Par suite nul à la vérité ne peut, sans danger pour le droit du souverain, agir contre son décret, mais il peut avec une entière liberté opiner et juger et en conséquence aussi parler, pourvu qu'il n'aille pas au-delà de la simple parole ou de l'enseignement, et qu'il défende son opinion par la Raison seule ; non par la ruse, la colère ou la haine, ni dans l'intention de changer quoi que ce soit dans l'État de l'autorité de son propre décret. Par exemple, en cas qu'un homme montre qu'une loi contredit à la Raison, et qu'il exprime l'avis qu'elle doit être abrogée, si, en même temps, il soumet son opinion au jugement du souverain (à qui seul il appartient de faire et d'abroger des lois) et qu'il s'abstienne, en attendant, de toute action contraire à ce qui est prescrit par cette loi, certes il mérite bien de l'État et agit comme le meilleur des citoyens ; au contraire, s'il le fait pour accuser le magistrat d'iniquité et le rendre odieux, ou tente séditieusement d'abroger cette loi malgré le magistrat, il est du tout un perturbateur et un rebelle.

Nous voyons donc suivant quelle règle chacun, sans danger pour le droit et l'autorité du souverain, c'est-à-dire pour la paix de l'État, peut dire et enseigner ce qu'il pense : c'est à la condition qu'il laisse au souverain le soin de décréter sur toutes actions, et s'abstienne d'en accomplir aucune contre ce décret, même s'il lui faut souvent agir en opposition avec ce qu'il juge et professe qui est bon. Et il peut le faire sans péril pour la justice et la piété ; je dis plus, il doit le faire, s'il veut se montrer juste et pieux."


Spinoza, Traité Théologico-politique, Chap.XX

Introduction

Le texte de Spinoza porte sur le thème des règles que chacun doit suivre pour ne pas mettre en danger la paix de l'État, autrement dit sur les règles sociales dans un État. L'auteur défend la thèse selon laquelle chacun doit renoncer à son droit d'agir selon son propre décret mais non à son droit de juger librement. Le problème philosophique est celui des limites de la liberté politique et plus précisément de la liberté d'expression.
(Argumentation) Après avoir rappelé une typologie des formes de pouvoir (1), Spinoza énonce les conditions anthropologiques de la paix civile : si le citoyen renonce à son droit d'agir comme il veut, il n'en renonce pas pour autant à son droit de juger librement (2). Il précise toutefois les limites politiques de la liberté de juger des citoyens et propose une démonstration empirique (3). Il en conclut quels sont les devoirs d'un citoyen envers l'Etat (4).
(problématique) Faut-il pour autant conserver coûte que coûte l'ordre civil et renoncer à se révolter, à considérer la révolte comme un acte politique légitime qui revendiquerait un autre ordre civil et politique ?




Développement




(1) Rappelant une typologie faite précédemment dans l'œuvre, Spinoza considère que concernant la formation de l'Etat il s'agit seulement de décider qui détient le pouvoir de faire des lois. Il ne s'agit pas tant de la manière de diriger la politique, ou les affaires publiques d'un État que de l'origine de ce pouvoir, de sa forme spécifique. Qu'il appartienne à tous collectivement nous sommes alors dans une démocratie ; qu'il ne soit le propre que de quelques hommes, nous vivons alors dans une oligarchie ; qu'il soit l'apanage d'un seul, c'est la monarchie.

Dans les trois cas, l'origine du pouvoir de décréter est déterminée, fondée en droit par une constitution sur laquelle sont fondées à leur tour les lois de l'Etat. Ainsi est garantie la paix civile. L'anarchie, le désordre ou le chaos, sont empêchés par l'établissement de lois, et ce indépendamment de la nature du pouvoir législatif. Le premier, et le seul obstacle à la guerre civile, à la guerre de tous contre tous, selon le mot de Hobbes (Léviathan, XIV), est la loi.

(2) Cette triple distinction rappelée, Spinoza justifie anthropologiquement les conditions de la paix civile. Les hommes sont ainsi faits qu'ils sont tous différents, qu'ils pensent différemment ; ils sont prétentieux, bornés, d'où l'impossibilité pour eux de penser la même chose ou de dire la même chose. Leur pensée n'est faite que d'opinions et ils la défendent d'autant plus qu'ils y voient un moyen de dominer les autres, de revendiquer le droit d'être différents – qu'ils soient intelligents ou non. Or, au moins par intérêt, tous acceptent de limiter leur pouvoir d'agir comme ils l'entendent, leur liberté d'action en somme. En aucun cas pour autant ils ne sont prêts à renoncer à leur liberté de penser, de juger et de raisonner.

Agir me confronte aux autres car mes actes, bons ou mauvais, ont une incidence sur les autres : nous vivons en société. Un acte quel qu'il soit porte en lui le sens des possibles d'une société. L'acte d'un tueur fou qui assassine des enfants dans des écoles américaines n'est pas isolé, il révèle toujours en même temps quel type de société connaît ses drames. Il va de soi qu'aucune société ne mérite des drames pour autant. Mais, l'individu est, qu'il le veuille ou non, pris, embarqué dans la vie de la société à laquelle il appartient. Il est pris dans un réseau de relations sociales (la famille, les amis, les collègues, les compatriotes...). Nier cela revient à oublier la condition humaine : l'homme n'est pas une individu isolé, mais il est toujours membre d'une société, citoyen d'un Etat.

En revanche, la liberté de raisonner n'a pas de limites : elle ne suppose pas d'abord une relation intersubjective – entre deux sujets – mais elle est une expérience solitaire. Réfléchir, penser se fait à la première personne et en écartant nos relations aux autres d'abord : ne reste alors que des concepts et des idées par lesquels je peux comprendre les problèmes que j'affronte. Juger est un acte de l'esprit, celui d'un individu, non d'une société, ni d'un Etat. Mettre en doute son savoir, ses opinions, ses croyances pour bien comprendre libère des sentiments et des affects. A cela l'individu ne peut renoncer mais il est prêt à le garder pour lui, en privé. Il accepte volontiers de ne pas exposer en public ses convictions intimes si elles contredisent les lois : la paix est à ce prix.




(3) De cette concession, Spinoza en conclut que la liberté politique a des limites anthropologiques : si le droit du souverain – le pouvoir législatif de la puissance politique – est mis en danger alors ce n'est pas acceptable. Aucun acte politique de révolte, de rébellion encore moins une révolution ne peuvent être légitimes de ce point de vue. Le plus grand danger pour l'Etat, et donc pour l'homme qui vit dans un Etat – et il n'y en a pas d'autres selon l'auteur – c'est un acte qui détruit la paix civile.

En revanche, cette paix civile ne peut en aucune manière être détruite par aucune pensée libre : penser, juger, ou encore parler et enseigner – dispenser un savoir – défendre ses idées suppose qu'on fasse usage de la Raison.

La pensée est rationnelle, réfléchie ou elle n'est pas. Le jugement est un acte rationnel ; parler consiste à exprimer, à mettre en forme ses idées, à communiquer sa pensée ; enseigner, enfin, est une activité aussi désintéressée que les précédentes. Cela ne peut se faire que sans arrière-pensée ni calcul, le but étant de comprendre et rien d'autre que cela. Il n'y a pas d'autre savoir que le savoir produit par la raison : tenir quelque chose pour vrai suppose qu'on pense rationnellement. Or, les hommes sont des être de désirs, de passions. Contester la pensée d'un penseur à la mode, le jugement d'un expert en économie puissant, la parole d'un médecin ou l'enseignement d'un mandarin peut déclencher une hostilité plus ou moins grande mais toujours irrationnelle. Cette hostilité trouve son origine dans l'orgueil, ou l'envie de pouvoir, de domination, ou dans un agacement ou une colère. La réaction des hommes qu'on conteste est alors disproportionnée, déplacée. Elle devient pourtant légitime si le motif de la parole ou de l'enseignement d'un individu n'est pas rationnel mais passionnel : il n'a alors plus de limites que celles de la force interne de son désir.

Le désir est une force qui s'arrête quand elle s'épuise et qui se renforce à chaque obstacle qu'il rencontre. Il est aveugle aux raisons, à la réflexion. Il est violent, brutal : en ce sens il est le désordre, le chaos, l'absence d'ordre et de paix. Vouloir changer le monde plutôt que ses désirs, vouloir plier le monde à des lois qui ne soient qu'à notre avantage n'est pas seulement injuste, égoïste, c'est d'abord une absence de conscience des autres, de discernement politique, bref une forme d'irrationnalité, guidée par l'arbitraire. Donc vouloir persuader son interlocuteur, l'amener à accepter son idée sans qu'il ne s'en rende compte ; vouloir enseigner une thèse par la ruse, sans que les auditeurs ne comprennent les raisons pour lesquelles ils y adhèrent ; vouloir changer les lois par des coups bas, par vengeance, haine (les lois de Nuremberg du régime hitlérien, votées en 1933) ; vouloir tout cela n'est tout simplement pas rationnel, c'est donc incompréhensible, un combat perdu d'avance.

Que dire à une force qui s'avance pleine de haine pour nous violenter ou pour violenter l'Etat ? Plus encore, que faire si une loi est injuste ? Pourquoi même chercher à comprendre ce qui est arbitraire, sans raison mais impulsif et imprévisible ? Selon Spinoza, c'est inutile.

(4) Spinoza imagine alors un exemple, générique, d'un individu qui montre qu'une loi contredit à la Raison. Si la loi est injuste ce n'est donc pas parce qu'elle contrevient à mes intérêts, ni parce qu'elle est décidée par une puissance illégitime mais parce qu'elle n'est pas rationnelle. La raison est ici la condition de la justice. La justice comme procédure juridique ne peut, selon Spinoza, être fondée sur les passions – par trop variables d'un homme à l'autre – mais elle est rationnelle : elle suppose qu'on raisonne, qu'on établisse des rapports, égaux ou proportionnels (selon que l'on vise l'égalité ou l'équité comme modèle de justice), entre les individus. On peut ainsi calculer les dommages causés par la perte d'un bien, voire d'une personne. L'arbitraire, au contraire, consiste dans le refus d'établir un rapport constant ; il est en ce sens toujours brutal : la discrimination sexiste est par exemple fondée sur un sentiment de domination d'un sexe (masculin le plus souvent) prétendue prétendument plus fort que l'autre – réduisant la sexualité au modèle hétérosexuel par ailleurs.

Tout acte qui contredit la loi est condamnable, cela a été montré, mais plus encore toute parole ou tout enseignement dont le motif n'est pas rationnel est lui aussi condamnable. La paix civile ne peut être garantie par les passions d'un homme, ni par celles des hommes ; elle ne peut l'être que par la Raison. Que reste-t-il comme choix à l'individu qui jugerait qu'une loi n'est pas rationnelle ? Il peut s'abstenir de transgresser la loi mais défendre toutefois son point de vue par la Raison. Ce ne peut être un prétexte pour déstabiliser l'Etat. Mais cela suppose que l'Etat entende à tout le moins des paroles raisonnées. Est-ce alors le cas dans une monarchie absolue ? Peut-être plus sûrement dans une démocratie, si tous les citoyens sont capables d'entendre raison. Cela ne va pas de soi. La démocratie peut dégénérer en tyrannie (l'Athènes de Périclès détruite par le régime des Trente au Vème siècle avant J.-C.).

Spinoza semble définir la liberté politique négativement : la loi garantit la liberté en limitant les actions des citoyens, pour garantir la paix civile.

Mais ne peut-on envisager une définition positive de la liberté qui laisse la place à un acte libre de révolte ? Est-ce suffisant de considérer que ma liberté se cantonne à mes pensées ?

Il nous semble au contraire que la révolte peut être l'expression d'une liberté politique par laquelle je me situe dans la réalité. S'engager librement revient à rompre avec des valeurs sur lesquelles la situation présente est fondée. Devenir libre n'a rien d'évident ni d'automatique, aussi faut-il «  lutter pour devenir libres » ensemble et non individuellement, pour reprendre le mot de Sartre, dans la Critique de la raison dialectique (1960). Il y défend l'idée selon laquelle la liberté est le fondement de toutes les valeurs. En ce sens, même si l'homme se tait, ou n'agit pas, sa liberté est engagée malgré lui. Toute action a une valeur morale car agir c'est rencontrer « l'autre qui n'est pas moi ». Reste à chacun à mettre sa personne au service d'une cause. Cette philosophie existentialiste définit donc l'engagement comme l'insertion de notre liberté au sein du monde. Dans mes actes, je suis responsable à la fois pour moi-même mais aussi devant les autres. La liberté a donc un sens positif et ne se limite pas à l'expression d'une idée ou d'une pensée mais comprend tous nos actes, indépendamment de la nature du régime politique dans lequel nous avons à vivre.




Conclusion

(bilan de l'interprétation du texte) Spinoza donne donc dans cet extrait du Traité Théologico-politique une définition négative de la liberté. Il condamne en un sens toute tentative de révolte politique. Si chaque citoyen doit renoncer à son droit d'agir selon son décret il n'est pas pour autant mis en danger par ce renoncement : l'Etat ne peut quant à lui être pérenne ni légitime s'il ne prend pas en compte des arguments rationnels pour la conduite des affaires publiques. Un Etat qui n'entend pas raison ne peut être un Etat en paix, il engendre nécessairement un chaos fondé sur l'arbitraire de ses décrets. Toutefois, Spinoza exclut toute positivité de la notion de liberté politique : or la liberté politique est aussi celle de l'engagement, par un acte libre, réfléchi et volontaire, celui d'un citoyen qui incarne dans ses actes ses idées. De ce point de vue, on ne peut limiter la liberté d'expression, ni celle de se révolter.

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