dimanche 24 janvier 2016

Russell, Problèmes de philosophie




Bertrand RUSSELL





« Celui qui n'a aucune teinture de philosophie traverse l'existence, prisonnier de préjugés dérivés du sens commun, des croyances habituelles à son temps ou à son pays et de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison.
Pour un tel individu, le monde tend à devenir défini, fini, évident; les objets ordinaires ne font pas naître de questions et les possibilités peu familières sont rejetées avec mépris. Dès que nous commençons à penser conformément à la philosophie, au contraire, nous voyons (…) que même les choses les plus ordinaires de la vie quotidienne posent des problèmes auxquels on ne trouve que des réponses très incomplètes.
La philosophie, bien qu'elle ne soit pas en mesure de nous donner avec certitude la réponse aux doutes qui nous assiègent, peut tout de même suggérer des possibilités qui élargissent le champ de notre pensée et délivrent celle-ci de la tyrannie de l'habitude. Tout en ébranlant notre certitude concernant la nature de ce qui nous entoure, elle accroît énormément notre connaissance d'une réalité possible et différente; elle fait disparaître le dogmatisme quelque peu arrogant de ceux qui n'ont jamais parcouru la région du doute libérateur, et elle garde intact notre sentiment d'émerveillement en nous faisant voir les choses familières sous un aspect nouveau. »

Problèmes de philosophie,
traduction F. Rivenet, coll. Petite Bibliothèque Payot, 1989.
Questions
  1. Dégager l'idée principale et les étapes de son argumentation
  2. Expliquer ce que signifie :
a) «  Celui qui n'a aucune teinture de philosophie traverse l'existence, prisonnier de préjugés dérivés du sens commun »
b) « Tout en ébranlant notre certitude concernant la nature de ce qui nous entoure, elle accroît énormément notre connaissance d'une réalité possible et différente »
  1. Peut-on s'habituer à la vérité?


Corrigé



1) Dans cet extrait des Problèmes de philosophie de Bertrand Russell, l'auteur défend la thèse selon laquelle la philosophie libère notre existence des vérités habituelles en préservant notre sensibilité à la réalité. Russell caractérise tout d'abord un type d'homme : celui qui vit sans philosophie, loin de la raison, dans l'opinion. L'analyse de ce type d'homme se fonde alors sur une comparaison entre deux rapports au monde, l'un philosophique, l'autre non-philosophique. Le premier rend possible un rapport sensible au quotidien, le second en revanche est cause de l'insensibilité au quotidien. De cette définition négative de la philosophie, l'auteur développe alors une définition positive de la philosophie. Celle-ci est moins une doctrine ni un système mais elle élargit le champ de la pensée contre l'habitude : elle est source de connaissance, remède contre le dogmatisme et garantie de notre sensibilité à la réalité et de notre intelligence de la réalité.

2) a. L'homme non-philosophe vit selon le sens commun, sans remettre en cause ce qu'il pense spontanément. C'est l'homme qui élève ses enfants violemment parce qu'il a été élevé ainsi. Il ne prend pas de recul sur l'éducation qu'il a reçue, car il va de soi que puisque c'est ainsi cela doit être ainsi. Il est prisonnier d'un conditionnement affectif, il réagit comme il a été dressé en un sens à le faire : spontanément, brutalement. Il n'agit pas, il réagit seulement toujours de la même manière. Or la réalité est toujours changeante, les motifs qui poussent à une réaction violente changent mais celui qui vit prisonnier de préjugés est incapable de s'adapter à la réalité, de la comprendre, de juger du cas particulier. La désobéissance est inacceptable les motifs en fussent-ils justifiés. C'est une relation de contrainte, un rapport de force. Certes, le sens commun rend possible une vie sociale, la reconnaissance des autres comme « les miens » en ce qu'ils partagent les mêmes préjugés (« il est normal d'élever violemment ses enfants »). Une bêtise fédératrice, rassurante sur le plan affectif mais arbitraire , irrationnelle, injuste donc.

b. La philosophie provoque ce désagrément de déstabiliser parfois profondément notre existence, de détruire nos certitudes si bien que nous nous retrouvons perdus sans repères extérieurs ni intérieurs. Plus aucune vérité ne nous semble alors accessible, il n'y a autour de nous que des opinions, relatives, dépendantes de chacun. Pourtant, la philosophie nous donne une connaissance singulière qui consiste non pas dans la révélation d'un monde nouveau (ce serait une utopie alors) mais dans la découverte d'une autre manière de le considérer. Condamner un innocent pour des raisons politiques (cf. Les sentiers de la gloire, Stanley Kubrick) nous semble acceptable tant que nous ne remettons pas en cause la légitimité du pouvoir politique et le caractère juste de ses décisions. Brûler un homme parce qu'il n'adhère pas à une doctrine religieuse n'est pas choquant pour qui est convaincu qu'il faut tuer pour défendre une idéologie : ainsi Calvin fit brûler sur le bûcher Michel Servet qu'il considérait comme théologien hérétique (Stefan ZWEIG, Conscience contre violence). Théodore de Bèze, défenseur de l'idéologie calviniste allait jusqu'à déclarer : « la liberté de conscience est une doctrine diabolique ». La liberté de penser doit donc se soumettre aux interprétations dogmatiques d'une religion et servir des intérêts politiques. Autant dire qu'elle doit disparaître.

  1. Peut-on s'habituer à la vérité?

Le propre de l'opinion est d'aller de soi, d'être évident parce qu'on a jamais pensé autrement : la terre est le centre de l'univers, c'est évident, il faut donc rejeter comme faux, même sans argument scientifique, l'héliocentrisme (thèse astronomique selon laquelle la terre gravite autour d'un astre, le soleil, et non l'inverse). C'est parce que l'habitude à une vérité admise communément est très forte qu'elle rend difficile l'admission de vérités nouvelles. Si la terre n'est pas le centre de l'univers, alors je me retrouve perdu dans l'infini, sans repère, sans point fixe auquel me rattacher. La vie humaine prend un sens différent, moins orgueilleux : l'homme n'est plus le centre du monde (anthropocentrisme). Il faut donc condamner Galilée car il est dangereux de défendre une thèse scientifique qui va contre nos habitudes de pensée, cela dût-il nous coûter notre liberté.
Pourtant la sagesse consiste justement à s'habituer à la vérité, à la méditer, à se l'approprier. Il s'agit d'adapter la théorie à la pratique et la pratique à la théorie. L'homme sage est celui qui pense par exemple qu'il est injuste de ne pas se soumettre à une décision de justice, et qui l'accepte même si cela doit lui coûter la vie : ainsi Socrate (Vème avant J.-C.) condamné injustement à mort, accepte la sentence, par respect pour les lois d'Athènes, pour la Justice athénienne.
Est-il possible alors de s'habituer à la vérité, en respectant les valeurs ou les coutumes de la société dans laquelle on vit. Est-il possible de s'habituer à ses croyances ou à un idéal politique, religieux, politique, esthétique ou moral?
Est-il légitime par ailleurs de s'habituer à la vérité au sens où on privilégie un ordre, social ou politique : si la vérité est imposée politiquement ou socialement, doit-on s'y habituer pour autant et censurer par exemple tout désir de révolution politique (comme en Tunisie, en Egypte ou en Libye aujourd'hui)? Sur le plan moral ou rationnel en est-il de même?


On ne peut s'habituer à la vérité au sens où celle-ci est de l'ordre de l'opinion, de la croyance.
Par définition une habitude n'est pas réfléchie, c'est un automatisme qui rend possible une action ordinaire : marcher est une habitude qui se prend et qui une fois prise ne change pas. L'apprentissage est une étape qui une fois terminée est oubliée. On n'a justement plus besoin de réfléchir quand on marche à la manière de s'y prendre. C'est pourquoi après un traumatisme important il faut parfois réapprendre à marcher, réinitialiser un processus déréglé par la violence d'un choc, ou une défaillance organique.
Or on ne peut réduire l'homme ni à une machine bien réglée, ni à un animal déterminé par son programme génétique. L'homme est libre, non déterminé, il peut même inventer des habitudes. Les performances sportives d'athlétisme consiste non pas à courir seulement, mais à courir le plus efficacement possible à force d'exercice, d'apprentissage technique et de répétition non mécanique mais adaptée aux possibilités de chaque sportif.
Pourtant l'homme ne peut vivre seul, il a besoin de vivre en société, de partager ses valeurs quelles qu'elles soient. Peut-il alors s'habituer à la vérité partagée par une collectivité, une communauté?
L'habitude affaiblit voire détruit la réflexion, elle dispense l'être humain de réfléchir, elle l'emprisonne, le conditionne. Et c'est bien le problème que pose les coutumes. Ces habitudes collectives qui règlent la vie sociale sont fondées sur des normes qui peuvent détruire l'humain. La coutume du mariage forcé légitime le viol et réduit la femme à un objet que l'on possède et sur lequel on se donne tous les droits. La coutume des pogroms, saccages et crimes collectifs contre la communauté juive légitime l'idée qu'un juif n'est pas un être humain, et rend possible la solution finale imaginée par Hitler et mise en place par Eichmann. Pour tuer en masse un peuple il faut d'abord être capable de penser que chaque individu qui en est membre n'est pas humain. Un regard suffit pour devenir barbare, inhumain.
Il faut donc plutôt réfléchir à ce dont on prend l'habitude, à son fondement et sa légitimité. A-t-on le droit de s'habituer à la vérité sans réfléchir par soi-même, mais en suivant une idéologie, un endoctrinement?



On peut s'habituer de manière réfléchie à rechercher la vérité. La vérité n'est pas définitive, absolue mais elle est l'objet d'une recherche constante.
Dans la pratique de la science, on peut s'habituer à rechercher la vérité de manière réfléchie, c'est-à-dire avec méthode, en inventant même une méthode pour connaître la vérité. Ainsi Descartes, dans le Discours de la Méthode, chapitre 2, explique comment il est parvenu aux résultats scientifiques qu'il a obtenu (loi de la réfraction en Dioptrique par exemple).On ne peut se passer de méthode pour connaître la vérité : il s'agit de mettre en ordre les éléments.
Il faut d'abord éviter les préjugés et la précipitation : réfléchir sans référence, sans connaissance préétablie mais en regardant les choses telles qu'elles sont. Le vrai est ce qui est évident parce que je juge qu'il est évident non pas parce que je l'ai appris et que je le considère vrai par habitude, spontanément, sans examen.
Ensuite je peux diviser les difficultés, décomposer ce qui est complexe.
Alors il est possible de trouver un ordre parmi tous ces éléments simples et de procéder du plus simple au plus complexe.
Enfin, je fais un inventaire de tous les éléments et vérifie qu'aucun n'a été laissé de côté.
La méthode consiste donc à prendre l'habitude de rechercher la vérité en mettant de l'ordre rationnellement dans des éléments de la connaissance scientifique ici.
Pourtant la méthode cartésienne n'est pas efficace dans toutes les sciences, contrairement à ce qu'il prétend : elle ne rend pas compte du vivant, de la vie comme phénomène organique puisque Descartes pense le corps comme une machine dont on peut expliquer le fonctionnement. S'habituer à la vérité ici c'est empêcher le développement de la science, c'est-à-dire de la connaissance de la vérité. Il est nécessaire au contraire de s'adapter aux phénomènes et à la connaissance qu'on en a.
Il faut donc changer d'habitude dans la recherche de la vérité : opérer une révolution scientifique ou rechercher des fondements plus solides, questionner de manière plus singulière peut-être.

La pratique de la philosophie n'exclut pas nécessairement une habitude à la vérité : Descartes dans les Règles pour la direction de l'esprit, invite justement à pratiquer les mathématiques afin de donner à l'esprit le goût de la vérité. Rechercher la vérité est un exercice de la pensée, suppose une pratique continue, régulière. Force est alors de distinguer ce que l'on pense et ce que l'on fait conformément à ce que l'on pense. Le philosophe est celui qui ajuste ses pensées à ses actes et ses actes à ses pensées. C'est un dialogue constant, une réflexion constante avec lui-même.
Ainsi Aristote, dans l'Ethique à Nicomaque (livre III), défend la thèse selon laquelle il ne suffit pas d'être une fois courageux pour être un homme courageux. L'homme courageux est celui qui a une disposition constante au courage, qui ne fléchit pas, qui n'est jamais lâche. C'est tout le contraire du héros d'un jour qui sauve un homme mais provoque la perte de beaucoup d'autres le lendemain. De même s'habituer à la vérité c'est s'habituer à la rechercher, c'est-à-dire lutter contre sa propension, sa tendance à la paresse, à la facilité de l'opinion.




L'habitude est contraire à la vérité si elle n'est pas réfléchie, si c'est une opinion, une idée toute faite. En revanche si l'habitude est choisie dans un but désintéressé et si elle est une recherche, une pratique, une disposition alors elle est bien plus une manière différente de vivre, singulière, unique et libre. Elle est imperméable à la peur et aux réactions agressives. Elle est une distance constante et réfléchie avec la réalité : celle du regard de la pensée.
L'habitude négative de ne pas réfléchir avant d'agir, mais de réagir comme les autres, non pas par soi-même provoque l'absence de dialogue intérieur avec soi-même, de réflexion personnelle. La limite de mes actes est celle des opinions des autres : si tous ceux avec qui je vis se sont mariés ou sont racistes, alors je veux me marier et je défend des idées et tiens des propos racistes, pour vivre avec eux, comme eux, en renonçant à moi-même. Je ne suis donc pas libre. Je suis également dangereux pour les autres, ceux que je juge faussement n'être pas comme moi.
Au contraire, si je réfléchis par moi-même, je peux m'habituer à la vérité, c'est-à-dire prendre l'habitude de la rechercher sincèrement. C'est un mouvement qui tend vers la vérité et non une position sur une place fortifiée. Il s'agit de s'ouvrir et de s'adapter à la réalité plutôt que de se replier sur soi ou entre-soi, avec « les siens », c'est-à-dire ceux à qui on permet de penser lâchement à notre place.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire