dimanche 17 janvier 2016

La vérité et la croyance : Textes étudiés et corrigés






Texte 1 : Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, PUF, p. 173.





Si l'on pose maintenant le problème de la nouveauté scientifique sur le plan plus proprement psychologique, on ne peut manquer de voir que cette allure révolutionnaire de la science contemporaine doit réagir profondément sur la structure de l'esprit. L'esprit a une structure variable dés l'instant où la connaissance a une histoire. En effet, l'histoire humaine peut bien, dans ses passions, dans ses préjugés, dans tout ce qui relève des impulsions immédiates, être un éternel recommencement ; mais il y a des pensées qui ne recommencent pas ; ce sont les pensées qui ont été rectifiées, élargies, complétées. Elles ne retournent pas à leur aire restreinte ou chancelante. Or l'esprit scientifique est essentiellement une rectification du savoir, un élargissement des cadres de la connaissance. Il juge son passé historique en le condamnant. Sa structure est la conscience de ses fautes historiques. Scientifiquement, on pense le vrai comme rectification historique d'une longue erreur, on pense l'expérience comme rectification de l'illusion commune et première.

Corrigé :
Le texte a pour thème les effets de la nouveauté scientifique sur la structure de l'esprit. L'auteur défend l'idée selon laquelle la structure de l'esprit scientifique est déterminée par la conscience de ses fautes historiques. Il pose donc la question de savoir si la structure de l'esprit scientifique est influencée par le caractère historique des savoirs. Le problème philosophique est celui du caractère scientifique de la pensée du vrai et de l'expérience.
Argumentation : l'auteur oriente le problème de la nouveauté scientifique du point de vue psychologique et dresse ce constat que le caractère révolutionnaire de la science contemporaine influe nécessairement sur la façon de penser. Si l'esprit peut changer c'est que ce qu'il considère n'est pas de nature répétitive : là donc où l'esprit peut se déployer, quelque chose change. Quand bien même l'histoire humaine se résumerait à une répétition des mêmes passions, il n'en va toutefois pas de même pour certaines de nos pensées, celles qui ne se répètent jamais. Bachelard en conclut alors que pour ce qui est de l'esprit scientifique en particulier, au sens où il est un outil de correction du savoir, la structure de celui-ci tient à sa conscience des erreurs passées. En découle une conception du vrai et de l'expérience comme rectification.


Texte 2 : Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, Préface.


Les sens, quoique nécessaires pour toutes nos connaissances actuelles, ne sont point suffisants pour nous les donner toutes, puisque les sens ne donnent jamais que des exemples, c'est-à-dire des vérités particulières ou individuelles. Or tous les exemples qui confirment une vérité générale, de quelque nombre qu'ils soient, ne suffisent pas pour établir la nécessité universelle de cette même vérité, car il ne suit pas que ce qui est arrivé arrivera toujours de même. Par exemple les Grecs et Romains et tous les autres peuples de la terre ont toujours remarqué qu'avant le décours de 24 heures, le jour se change en nuit, et la nuit en jour. Mais on se serait trompé, si l'on avait cru que la même règle s'observe partout, puisqu'on a vu le contraire dans le séjour de Nova Zembla (1). Et  celui-là se tromperait encore qui croirait que c'est dans nos climats au moins une vérité nécessaire et éternelle, puisqu'on doit juger que la terre et le soleil même n'existent pas nécessairement, et qu'il y aura un temps où ce bel astre ne sera plus, au moins dans sa présente forme, ni tout son système. D'où il paraît que les vérités nécessaires, telles qu'on les trouve dans les mathématiques pures  et particulièrement dans l'arithmétique et dans la géométrie, doivent avoir des principes qui ne dépendent point des exemples, ni par conséquent du témoignage des sens ; quoique sans les sens on ne se serait jamais avisé d'y penser. C'est ce qu'il faut bien distinguer, et c'est ce qu'Euclide (2) a si bien compris, qu'il démontre souvent par la raison ce qui se voit assez par l'expérience et par les images sensibles
1 : Nouvelle Zemble, archipel situé au nord de la Russie, dans le cercle polaire.
2 : Euclide, Mathématicien grec du 4è siècle avant Jésus-Christ, auteur des Eléments.

Corrigé :
Le texte a pour thème l'insuffisance des sens dans la connaissance. L'auteur défend l'idée selon laquelle l'expérience et les images sensibles ne suffisent pas à établir une démonstration par la raison. Il pose donc la question de savoir s'il suffit de voir par l'expérience pour connaître. Le problème philosophique est celui de la généralité de la connaissance. Argumentation : L'auteur reprend à son compte une idée générale concernant la connaissance que nous procure les sens (les cinq sens : vue, toucher, goût, odorat, ouïe) : ceux-ci ne peuvent produire que des connaissances immédiates, ponctuelles, particulières. Mais rien dans un exemple particulier ne peut nous autoriser à établir une vérité nécessaire et universelle. Pour le démontrer, par l'exemple (empiriquement), Leibniz prend trois exemples contradictoires, distincts dans le temps et l'espace. L'auteur peut en conclure alors, par le raisonnement, la nécessité de distinguer la démarche d'une démonstration guidée par la raison d'une démarche fondée sur l'expérience et la sensibilité.




Texte 3 : NIETZSCHE

"Dans la science, les convictions n'ont pas droit de cité, voilà ce que l'on dit à juste titre: ce n'est que lorsqu'elles se décident à s'abaisser modestement au niveau d'une hypothèse, à adopter le point de vue provisoire d'un essai expérimental, que l'on peut leur accorder l'accès et même une certaine valeur à l'intérieur du domaine de la connaissance - avec cette restriction toutefois, de rester sous la surveillance policière de la méfiance. Mais si l'on y regarde de plus près, cela ne signifie-t-il pas que la conviction n'est admissible dans la science que lorsqu'elle cesse d'être conviction? La discipline de l'esprit scientifique ne débuterait-elle pas par le fait de s'interdire dorénavant toutes convictions?... Il en est probablement ainsi reste à savoir s'il ne faudrait pas, pour que pareille discipline pût s'instaurer, qu'il y eût déjà conviction, conviction si impérative et inconditionnelle qu'elle sacrifiât pour son compte toutes autres convictions. On le voit, la science elle aussi se fonde sur une croyance, il n'est point de science "sans présupposition". La question de savoir si la vérité est nécessaire ne doit pas seulement au préalable avoir trouvé sa réponse affirmative, cette réponse doit encore l'affirmer de telle sorte qu'elle exprime le principe, la croyance, la conviction que " rien n'est aussi nécessaire que la vérité et que par rapport à elle tout le reste n'est que d'importance secondaire."

Corrigé :
Le texte a pour thème le statut des convictions dans la science. L'auteur défend l'idée selon laquelle la raison repose sur un principe de l'ordre de la conviction et de la croyance : celle qui fait de la vérité une valeur. Il pose donc la question de savoir si la science est conditionnée par une conviction ou une croyance. Le problème philosophique est celui de la légitimité du discrédit des convictions dans la science.
Argumentation : Nietzsche rapporte l'opinion sur la science selon laquelle celle-ci exclut toute conviction et qu'elle n'est que de l'ordre de la certitude. Le statut de la conviction est ainsi présenté ordinairement comme celui d'un intermédiaire entre l'ignorance et le savoir. Mais l'auteur interroge alors les présupposés de cette opinion : il faut choisir entre la science ou les convictions; la science exclut les convictions sauf à se perdre elle-même. Or, selon Nietzsche, la pratique de la science, la discipline que celle-ci impose à l'esprit, repose paradoxalement sur une conviction : sans la croyance en la valeur de la vérité, aucune science ne serait pratiquée.


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