jeudi 7 janvier 2016

le fanatisme

Article de l'Encyclopédie

Diderot, D'Alembert, 1751

FANATISME, s. m. (Philosophie.) c'est un zèle aveugle & passionné, qui naît des opinions superstitieuses, & fait commettre des actions ridicules, injustes, & cruelles ; non seulement sans honte & sans remords, mais encore avec une sorte de joie & de consolation. Le fanatisme n'est donc que la superstition mise en action.

Imaginez une immense rotonde, un panthéon à mille autels; & placé au milieu du dôme, figurez - vous un dévot de chaque secte éteinte ou subsistante, aux pieds de la divinité qu'il honore à sa façon, sous toutes les formes bizarres que l'imagination a pu créer. A droite, c'est un contemplatif étendu sur une natte, qui attend, le nombril en l'air, que la lumière céleste vienne investir son âme; à gauche, c'est un énergumène prosterné qui frappe du front contre la terre, pour en faire sortir l'abondance : là, c'est un saltimbanque qui danse sur la tombe de celui qu'il invoque ; ici c'est un pénitent immobile & muet, comme la statue devant laquelle il s'humilie : l'un étale ce que la pudeur cache, parce que Dieu ne rougit pas de sa ressemblance ; l'autre voile jusqu'à son visage, comme si l'ouvrier avait horreur de son ouvrage: un autre tourne le dos au midi, parce que c'est là le vent du démon ; un autre tend les bras vers l'orient, où Dieu montre sa face rayonnante : de jeunes filles en pleurs meurtrissent leur chair encore innocente, pour apaiser le démon de la concupiscence par des moyens capables de l'irriter; d'autres dans une posture toute opposée, sollicitent les approches de la divinité : un jeune homme, pour amortir l'instrument de la virilité, y attache des anneaux de fer d'un poids proportionné à ses forces; un autre arrête la tentation dès sa source, par une amputation tout- à- fait inhumaine, & suspend à l'autel les dépouilles de son sacrifice.
Voyez les tous sortir du temple, & pleins du dieu qui les agite, répandre la frayeur & l'illusion sur la face de la terre. Ils se partagent le monde, & bientôt le feu s'allume aux quatre extrémités ; les peuples écoutent, & les rois tremblent. Cet empire que l'enthousiasme d'un seul exerce sur la multitude qui le voit ou l'entend, la chaleur que les esprits rassemblés se communiquent ; tous ces mouvements tumultueux augmentés par le trouble de chaque particulier, rendent en peu de temps le vertige général.
Poussez-les dans le désert, la solitude entretiendra le zèle : ils descendront des montagnes plus redoutables qu'auparavant ; & la crainte, ce premier sentiment de l'homme, préparera la soumission des auditeurs. Plus ils diront de choses effrayantes, plus on les croira; l'exemple ajoutant sa force à l'impression de leurs discours, opérera la persuasion: des bacchantes & des corybantes feront des millions d'insensés: c'est assez d'un seul peuple enchanté à la suite de quelques imposteurs, la séduction multipliera les prodiges; & voilà tout le monde à jamais égaré. L'esprit humain une fois sorti des routes lumineuses de la nature, n'y rentre plus; il erre au pur de la vérité, sans en rencontrer autre chose que des lueurs, qui se mêlant aux fausses clartés dont la superstition l'environne, achèvent de l'enfoncer dans les ténèbres.
La peur des êtres invisibles ayant troublé l'imagination, il se forme un mélange corrompu des faits de la nature avec les dogmes de la religion, qui mettant l'homme dans une contradiction éternelle avec lui - même, en sont un monstre assorti de toutes les horreurs dont l'espèce est capable: je dis la peur, car l'amour de la divinité n'a jamais inspiré des choses inhumaines. Le fanatisme a donc pris naissance dans les bois, au milieu des ombres de la nuit; & les terreurs paniques ont élevé les premiers temples du Paganisme.
(…) Qu'est - ce donc que le fanatisme? c'est l'effet d'une fausse conscience qui abuse des choses sacrées, & qui asservit la religion aux caprices de l'imagination & aux déréglemens des passions. (...)
Les sources particulieres du fanatisme sont,
1°. Dans la nature des dogmes; s'ils sont contraires à la raison, ils renversent le jugement, & soumettent tout à l'imagination, dont l'abus est le plus grand de tous les maux. Les Japonais, peuples des plus spirituels & des plus éclairés, se noient en l'honneur d'Amida leur dieu sauveur, parce que les absurdités dont leur religion est pleine leur ont troublé le cerveau. Les dogmes obscurs engendrent la multiplicité des explications, & par celles-ci la division des sectes. La vérité ne fait point de fanatiques. Elle est si claire, qu'elle ne souffre guère de contradictions ; si pénétrante, que les plus furieuses ne peuvent rien diminuer de sa jouissance. Comme elle existe avant nous, elle se maintient sans nous & malgré nous par son évidence. Il ne suffit donc pas de dire que l'erreur a ses martyrs ; car elle en a fait beaucoup plus que la vérité, puisque chaque secte & chaque école compte les siens.
2°. Dans l'atrocité de la morale. Des hommes pour qui la vie est un état de danger & de tourment continuel, doivent ambitionner la mort ou comme le terme, ou comme la récompense de leurs maux: mais quels ravages ne fera pas dans la société celui qui désire la mort, s'il joint aux motifs de la souffrir des raisons de la donner? On peut donc appeler fanatiques, tous ces esprits outrés qui interprètent les maximes de la religion à la lettre, & qui suivent la lettre à la rigueur; ces docteurs despotiques qui choisissent les systèmes les plus révoltants; ces casuistes impitoyables qui désespèrent la nature, & qui, après vous avoir arraché l'oeil & coupé la main, vous disent encore d'aimer parfaitement la chose qui vous tyrannise.
3°. Dans la confusion des devoirs. Quand des idées capricieuses sont devenues des préceptes, & que de légères omissions sont appelées de grands crimes, l'esprit qui succombe à la multiplicité de ses obligations, ne sait plus auxquelles donner la préférence : il viole les essentielles par respect pour les moindres : il substitue la contemplation aux bonnes oeuvres, & les sacrifices aux vertus sociales: la superstition prend la place de la loi naturelle, & la peur du sacrilège conduit à l'homicide. (...) Un homme pour qui un assassinat est un coup de fortune éternelle, doutera - t - il un moment d'immoler celui qu'il appelle l'ennemi de Dieu & de son culte? Un arminien poursuivant un gomariste sur la glace, tombe dans l'eau; celui-ci s'arrête & lui tend la main pour le tirer du péril : mais l'autre n'en est pas plutôt sorti, qu'il poignarde son libérateur. Que pensez-vous de cela?
4°. Dans l'usage des peines diffamantes, parce que la perte de la réputation entraîne bien des maux réels. (...)
5°. Dans l'intolérance d'une religion à l'égard des autres, ou d'une secte entre plusieurs de la même religion, parce que toutes les mains s'arment contre l'ennemi commun. (...)
6°. Dans la persécution. Elle naît essentiellement de l'intolérance. Si le zèle a fait quelquefois des persécuteurs, il faut avouer que la persécution a fait encore plus de zélateurs. A quels excès ne se portent pas ceux-ci, tantôt contre eux-mêmes, bravant les supplices ; tantôt contre leurs tyrans, prenant leur place, & ne manquant jamais de raison pour courir tour-à-tour au feu & au sang?


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Quelques remarques sur ce thème


Le fanatisme est-il injuste?

Si le fanatique pense agir pour une bonne cause, être dans son bon droit, pourquoi ce qu'il fait est-il si choquant? c'est d'abord parce que ses actes sont violents et que rien ne semble pouvoir arrêter un fanatique si ce n'est une force plus grande que celle qu'il exerce sur les autres. Le fanatique s'en prend aux hommes qui ne pensent pas comme lui. Mais que pense-t-il précisément, le fanatique? Ce qu'il pense légitime-t-il la violence exercée contre des innocents? Si tel était le cas il y aurait une forme de justice dont le fanatique serait le seul garant? Mais qu'est-ce qu'une justice qui ne vaudrait pas pour tous, pour tous les hommes. Qu'est-ce qu'une justice qui nient à certains hommes le droit d'exister? Cette catégorisation est-elle arbitraire ou fondée sur un argument rationnel?

Le fanatique, ce superstitieux qui passe à l'acte, pour reprendre la définition de l'Encyclopédie ci-dessus, est injuste au sens où il s'en prend violemment, sans raison mais au nom d'une foi, du moins d'une croyance, à des hommes. Or, comment justifier la violence d'un homme sur un autre sans renoncer à l'idée même du droit, i.e. à l'égalité de tous devant la loi (ce que les grecs appellent l'isonomia)? Le droit du plus fort n'a de droit que le nom, il est vide : cette expression est contradictoire. Tel est l'argument que défend Rousseau dans le Contrat Social (I, 3) *

Le fanatique se donne le droit d'être violent sans raison, et sans prendre la peine de justifier ce passage à l'acte : l'intimidation est la règle de son rapport aux autres. Il y voit un enthousiasme, une passion libre ; or, parce qu'elle est aveugle, elle enferme l'esprit et la vie de celui qui y cède dans la peur, la haine, la colère. Le ressentiment en est la source : quelque forme qu'il prenne, il est amplifié par l'idéologie à laquelle le dévot se voue corps et âme. Par la discipline qu'il s'impose, dans son quotidien, dans ses pensées, il y voit une vertu, une vérité d'une prétendue religion. Passionné par sa cause, la valeur de la vie humaine, ou plus généralement toute idée universelle, toute pensée réfléchie, toute argumentation rationnelle perd toute réalité pour le fanatique. Pourquoi empêcher les enfants de faire des mathématiques ou de la musique? Par refus de l'abstraction réfléchie d'une part, et d'une pratique libre, à la fois spirituelle et émotionnelle, d'autre part.
Toute pratique qui n'est pas d'abord violente -envers soi-même comme envers les autres - est proscrite : elle ne sert à rien, elle ne sert pas la cause. Le culte de la brutalité, de la cruauté - apprendre aux enfants à torturer des hommes par exemple - se substitue à la culture : un tel culte n'est pas culturel, il détruit toute idée même de culture. Si la culture se caractérise notamment par la transmission de valeurs, le culte de la force n'en transmet aucune car la force n'est pas une valeur, elle n'est ni réfléchie, ni partageable. Nul ne peut s'approprier la force d'un autre. C'est tout autre chose que de s'approprier l'idée de quelqu'un d'autre. Qu'un homme en intimide un autre ne suffira jamais pour convaincre celui qui est persécuté : au pire ce-dernier renoncera à réfléchir ou à dire ce qu'il pense, cédant au fatalisme et à la résignation.
Le fanatique remplace donc la vérité, la justice, le bonheur par la force et les réduit à ses dogmes. Or, comment peut-on prétendre délivrer les hommes par la force, en exerçant sur eux la plus grande cruauté, en exerçant sur eux un pouvoir pervers? L'enjeu consiste de ce point de vue à intimider : comment dépasser la crainte (timor) de la mort, crainte ultime ? En consacrant sa vie à une cause : mieux, en sacrifiant sa vie à une cause. Le fanatique, aveuglé par la violence qu'il se fait à lui-même, ne voit pas la contradiction, l'impasse dans laquelle il s'engage. Il ne voit pas son désespoir, celui qui anime au fond sa vie. Il ne vit plus que dans l'espoir d'une vie rêvée : c'est là la facilité de la bêtise, la paresse de l'inculte.
Ce n'est pas un hasard si le fanatique refuse la culture, ce processus si singulier par lequel je prends tous les jours le risque de changer, de changer d'avis, mais aussi d'émotion, d'amitiés, d'engagement politique, scientifique par exemple. Il refuse toute expérience, toute mise en danger de lui-même : paradoxalement il est prêt à mourir parce qu'il ne veut pas changer, se mettre en danger. La déraison, la folie est donc à son comble.
Le fanatique est injuste au sens où il ne se conforme à aucun droit, puisqu'il réduit le droit à la force, ce qui est une imposture. Il est injuste au sens où il refuse l'idée même d'égalité entre les hommes : cela rend plus facile l'autoproclamation de soi comme chef sectaire.
Il est injuste enfin au sens où il est incapable d'aucune équité : le rigorisme de la règle - et non de la loi - est une question de survie pour lui. 
Il est donc injuste parce qu'il refuse toute forme de justice et lui substitue la force par laquelle les châtiments arbitraires sont appliqués.



 

* Rousseau, Le Contrat Social (I, 3) :



"Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe : Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir?


Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable. Car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause ; toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément on le peut légitimement, et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse? S'il faut obéir par force on n'a pas besoin d'obéir par devoir, et si l'on n'est plus forcé d'obéir on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout.


Obéissez aux puissances. Si cela veut dire, cédez à la force, le précepte est bon mais superflu, je réponds qu'il ne sera jamais violé. Toute puissance vient de Dieu, je l'avoue ; mais toute maladie en vient aussi. Est-ce à dire qu'il soit défendu d'appeler le médecin? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois : non seulement il faut par force donner la bourse, mais quand je pourrais la soustraire suis-je en conscience obligé de la donner? Car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance.


Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes."



Du Contrat Social, I, 3



Voici un exemple de copie d'élève de 1ère S sur le sujet (j'ai rectifié l'orthographe mais pas les fautes d'expression). Il s'agissait d'écrire un paragraphe en s'aidant du texte de l'Encyclopédie sur le fanatisme ci-dessus pour répondre à la question :
Le fanatisme est-il religieux?
"Oui, le fanatisme est religieux, la définition du fanatisme nous dit qu'il naît des opinions superstitieuses, or les opinions superstitieuses sont le principe même de la religion. Mais la religion "normalement" n'est pas fanatique car elle n'est pas réelle, le fanatisme est la transposition de son imagination dans le monde réel car il croit à quelque chose. Par exemple, deux hommes abattent chacun dix personnes dans la rue, l'un revendique ses actes et les justifie par une source imaginaire comme un Dieu ou des opinions alors que l'autre ne dira rien : l'un est un fanatique, l'autre est un psychopathe. Diderot nous dit également que tous les fanatiques qui viennent de la montagne sont précédemment sortis d'un temple où ils exerçaient une religion, il dit également qu'une source de fanatisme sont les maximes de la religion parfois pris à la lettre par certains. Mais dans un autre temps Diderot nous fait comprendre la différence entre religion et fanatisme ainsi que le passage du premier au second. Il explique que ceux qui ont quitté leur temple sont isolés du monde, ils vivent dans leur imagination, se décalent parfois de la réalité et commettent des actes absurdes quand ils reviennent dans notre réalité. On peut donc assimiler le fanatisme au passage de leur secte au monde réel. Le point commun entre la religion et le fanatisme est la croyance : ils croient tous en une thèse, une idée, mais la différence entre les deux est que la religion fait la distinction entre réel et imaginaire, là où les fanatiques vivent dans leur imaginaire."

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