dimanche 17 janvier 2016

Le langage : textes corrigés


TEXTE 1
 

« Il faut d'abord définir ce qu'est le nom, le verbe, et ensuite ce que sont la négation, l'affirmation, l'assertion (la déclaration) et le discours (la proposition).

On sait d'une part que ce qui relève du son vocal est symbole des affections de l'âme et que les écrits sont symboles de ce qui relève du son vocal ; de même que tout le monde n'utilise pas les mêmes lettres, tout le monde n'utilise pas non plus les mêmes vocables ; en revanche, ce dont ces symboles sont en premier lieu des signes – les affections de l'âme – sont identiques pour tous, comme l'étaient déjà les choses auxquelles s'étaient assimilées les affections. […]

D'autre part, dans l'âme il y a parfois pensée indépendamment de vérité ou de fausseté, mais parfois une pensée qui implique nécessairement l'attribution de l'une ou de l'autre : il en va de même au niveau de la voix. En effet, le vrai et le faux concernent une composition ou une séparation : en eux-mêmes, noms et verbes ressemblent à une pensée indépendante de toute composition ou séparation (ainsi homme ou blanc, sans aucun ajout : de fait, ce n'est encore ni vrai ni faux). En voici une preuve : même bouc-cerf signifie quelque chose mais ce n'est encore ni vrai ni faux, à moins qu'on lui ajoute l'être ou le non-être, d'une façon absolue ou en relation au temps. »

Aristote, Sur l'interprétation, 16a1

Corrigé : Le texte porte sur le thème de la définition des éléments de la proposition – du langage. Aristote défend la thèse selon laquelle le langage est composé de symboles des affections de l'âme. Il est la condition de possibilité de la vérité : il n'y a donc de vérité que prédicative. Le problème philosophique est celui du fondement affectif des symboles du langage et le caractère prédicatif de la vérité.




TEXTE 2 

« Les sens, quoique nécessaires pour toutes nos connaissances actuelles, ne sont point suffisants pour nous les donner toutes, puisque les sens ne donnent jamais que des exemples, c'est-à-dire des vérités particulières ou individuelles. Or tous les exemples qui confirment une vérité générale, de quelque nombre qu'ils soient, ne suffisent pas pour établir la nécessité universelle de cette même vérité, car il ne suit pas que ce qui est arrivé arrivera toujours de même. Par exemple les Grecs et Romains et tous les autres peuples de la terre ont toujours remarqué qu'avant le décours de 24 heures, le jour se change en nuit, et la nuit en jour. Mais on se serait trompé, si l'on avait cru que la même règle s'observe partout, puisqu'on a vu le contraire dans le séjour de Nova Zembla (1). Et  celui-là se tromperait encore qui croirait que c'est dans nos climats au moins une vérité nécessaire et éternelle, puisqu'on doit juger que la terre et le soleil même n'existent pas nécessairement, et qu'il y aura un temps où ce bel astre ne sera plus, au moins dans sa présente forme, ni tout son système. D'où il paraît que les vérités nécessaires, telles qu'on les trouve dans les mathématiques pures  et particulièrement dans l'arithmétique et dans la géométrie, doivent avoir des principes qui ne dépendent point des exemples, ni par conséquent du témoignage des sens ; quoique sans les sens on ne se serait jamais avisé d'y penser. C'est ce qu'il faut bien distinguer, et c'est ce qu'Euclide (2) a si bien compris, qu'il démontre souvent par la raison ce qui se voit assez par l'expérience et par les images sensibles. »

1 : Nouvelle Zemble, archipel situé au nord de la Russie, dans le cercle polaire.
2 : Euclide, Mathématicien grec du 4è siècle avant Jésus-Christ, auteur des Eléments.

Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, Préface.

Corrigé : Le texte porte sur le thème de l'insuffisance des démonstrations empiriques. Leibniz défend l'idée selon laquelle une démonstration empirique vaut pour un exemple mais ne suffit pas à établir une vérité. Il faut distinguer les vérités de faits et les vérités de raison. Une démonstration est donc nécessairement fondée sur la raison et non pas sur l'expérience ni sur les sens. Le problème philosophique est celui du caractère non empirique de la démonstration.




TEXTE 3 

« Comme on ne saurait jouir des avantages et des commodités de la société sans une communication de pensées, il était nécessaire que l'homme inventât quelques signes extérieurs et sensibles par lesquels ces idées invisibles, dont ses pensées sont composées, puissent être manifestées aux autres. Rien n'était plus propre pour cet effet, soit à l'égard de la fécondité ou de la promptitude, que ces sons articulés qu'il se trouve capable de former avec tant de facilité et de variété. Nous voyons par là comment les mots, qui étaient si bien adaptés à cette fin par la nature, viennent à être employés par les hommes pour être signes de leurs idées et non par aucune liaison naturelle qu'il y ait entre certains sons articulés et certaines idées (car, en ce cas-là, il n'y aurait qu'une langue parmi les hommes), mais par une institution arbitraire en vertu de laquelle un tel mot a été fait volontairement le signe de telle idée. Ainsi, l'usage des mots consiste à être des marques sensibles des idées et les idées qu'on désigne par les mots sont ce qu'ils signifient proprement et immédiatement.

Comme les hommes se servent de ces signes, ou pour enregistrer, si j'ose ainsi dire, leurs propres pensées afin de soulager leur mémoire, ou pour produire leurs idées et les exposer aux yeux des autres hommes, les mots ne signifient autre chose dans leur première partie et immédiate signification que les idées qui sont dans l'esprit de celui qui s'en sert, quelque imparfaitement ou négligemment que ces idées soient déduites des choses qu'on suppose qu'elles représentent. Lorsqu'un homme parle à un autre, c'est afin de pouvoir être entendu ; le but du langage est que ces sons ou marques puissent faire connaître les idées de celui qui parle à ceux qui l'écoutent. »

Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain, III, 2, § 1, 2, trad. Coste, Vrin, 1972.

Corrigé : Le texte porte sur le thème de l'origine du langage. Locke défend l'idée selon laquelle le langage est né du besoin qu'ont eut les hommes de communiquer entre eux pour vivre ensemble. Le mot est le signe de l'idée, il est arbitrairement institué. Le problème philosophique est celui de la signification des idées par les mots. (Argumentation) Locke constate la nécessité sociale du langage (l. 1 à 6) pour en déduire dans un deuxième temps que les mots ont pour fonction de désigner et signifier des idées, par une institution arbitraire (l. 6 à 12). Il en conclut que les mots ne signifient rien en eux-mêmes mais qu'ils n'ont de sens que par l'idée qu'ils signifient; car il y a deux usages de mots comme signes : la mémoire des pensées et la production d'idées. (l. 12 à la fin)





TEXTE 4 


« Ainsi l'idée de « soeur » n'est liée par aucun rapport intérieur avec la suite de sons s-ô-r qui lui sert de signifiant ; il pourrait être aussi bien représenté par n'importe quelle autre : à preuve les différences entre les langues et l'existence même de langues différentes : le signifié « boeuf » a pour signifiant b-î-f d'un côté de la frontière, et o-k-s (Ochs) de l'autre. (...) Le mot arbitraire appelle aussi une remarque. Il ne doit pas donner l'idée que le signifiant dépend du libre choix du sujet parlant (on verra plus bas qu'il n'est pas au pouvoir de l'individu de rien changer à un signe une fois établi dans un groupe linguistique) ; nous voulons dire qu'il est immotivé, c'est-à-dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel il n'a aucune attache naturelle dans la réalité. »

Saussure, Cours de linguistique générale, (1906-1911).




Corrigé : Le texte porte sur le thème du rapport entre le signe et ce qu'il signifie – le signifié. Saussure défend l'idée selon laquelle le signe est arbitraire, i.e. Le rapport du signe au signifié est arbitraire, non naturel, ni subjectif. Le problème philosophique est celui de la détermination libre du rapport entre le signe et le signifié.







TEXTE 5 

« Qu'est-ce en fin de compte que l'on appelle « commun » ? Les mots sont des symboles sonores pour désigner des idées, mais les idées sont des signes imagés, plus ou moins précis, de sensations qui viennent fréquemment et simultanément, de groupes de sensations. Il ne suffit pas, pour se comprendre mutuellement, d'employer les mêmes mots ; il faut encore employer les mêmes mots pour désigner la même sorte d'expériences intérieures, il faut enfin avoir en commun certaines expériences. C'est pourquoi les gens d'un même peuple se comprennent mieux entre eux que ceux qui appartiennent à des peuples différents, même si ces derniers usent de la même langue ; ou plutôt, quand des hommes ont longtemps vécu ensemble dans des conditions identiques, sous le même climat, sur le même sol, courant les mêmes dangers, ayant les mêmes besoins, faisant le même travail, il en naît quelque chose qui « se comprend » : un peuple. Dans toutes les âmes un même nombre d'expériences revenant fréquemment a pris le dessus sur des expériences qui se répètent plus rarement : sur elles on se comprend vite, et de plus en plus vite - l'histoire du langage est l'histoire d'un processus d'abréviation. - [...] On en fait l'expérience même dans toute amitié, dans toute liaison amoureuse : aucune n'est durable si l'un des deux découvre que son partenaire sent, entend les mêmes mots autrement que lui, qu'il y flaire autre chose, qu'ils éveillent en lui d'autres souhaits et d'autres craintes. [...] A supposer à présent que la nécessité n'ait depuis toujours rapproché que des gens qui pouvaient indiquer par des signes identiques des besoins et des expériences identiques, il en résulte au total que la facilité avec laquelle une nécessité se laisse communiquer, c'est-à-dire, au fond, le fait de n'avoir que des expériences médiocres et communes, a du être la plus forte de toutes les puissances qui ont jusqu'ici déterminé l'homme. » 

Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 268, p.719-720, édition Bouquins, tome 2, trad. H. Albert.

Corrigé : Le thème du texte porte sur la caractérisation de ce qu'on nomme "commun". L'auteur défend la thèse selon laquelle le commun est une puissance qui détermine l'homme, par laquelle une nécessité se laisse communiquer. Cela a pour conséquence de réduire son expérience ou ses expériences à la médiocrité, à ce qui est commun. Le problème est donc celui de l'impossibilité pour le langage de communiquer la nécessité de besoins communs ou d'expériences communes, i.e. de comprendre les autres.
Argumentation : Après avoir posé la question de savoir quelles sont les caractéristiques de ce que l'on nomme "commun" (1), Nietzsche prend l'exemple du langage pour montrer en quoi il ne suffit pas de parler la même langue que les hommes d'un autre peuple pour les comprendre mais qu'il faut des expériences communes pour cela (2). Il illustre cette idée par l'exemple de l'amitié et de l'amour (3) pour en conclure que la caractéristique du commun est celle d'une expérience commune, c'est-à-dire de la médiocrité, puissance qui détermine l'homme (4).







TEXTE 6 


« D'où viennent les idées qui s'échangent ? Quelle est la portée des mots ? Il ne faut pas croire que la vie sociale soit une habitude acquise et transmise. L'homme est organisé pour la cité comme la fourmi pour la fourmilière, avec cette différence pourtant que la fourmi possède les moyens tout faits d'atteindre le but, tandis que nous apportons ce qu'il faut pour les réinventer et par conséquent pour en varier la forme. Chaque mot de notre langue a donc beau être conventionnel, le langage n'est pas une convention, et il est aussi naturel à l'homme de parler que de marcher. Or, quelle est la fonction primitive du langage ? C'est d'établir une communication en vue d'une coopération. Le langage transmet des ordres ou des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c'est l'appel à l'action immédiate ; dans le second, c'est le signalement de la chose ou de quelqu'une de ses propriétés, en vue de l'action future. Mais, dans un cas comme dans l'autre, la fonction est industrielle, commerciale, militaire, toujours sociale. Les choses que le langage décrit ont été découpées dans le réel par la perception humaine en vue du travail humain. Les propriétés qu'il signale sont les appels de la chose à une activité humaine. Le mot sera donc le même, comme nous le disions, quand la démarche suggérée sera la même, et notre esprit attribuera à des choses diverses la même propriété, se les représentera de la même manière, les groupera enfin sous la même idée, partout où la suggestion du même parti à tirer, de la même action à faire, suscitera le même mot. Telles sont les origines du mot et de l'idée. »





Bergson, La pensée et le mouvant, introduction (deuxième partie), De la position des problèmes (22 janvier 1922).


Corrigé : Le texte porte sur le thème de l'origine du mot et de l'idée. Bergson défend la thèse selon laquelle le langage, naturel à l'homme, a pour fonction primitive d'établir une communication entre les hommes pour qu'ils coopèrent. Le mot et l'idée ont donc une origine et une fonction sociale. Le problème philosophique est celui de l'origine sociale du mot et de l'idée.




TEXTE 7


"Dès que les chiffres cherchés sont obtenus grâce à la constante observation de la même règle, ou analogie, il est facile de les lire en leur substituant des mots, et le nombre est ainsi parfaitement connu ; car on dit que le nombre de certains objets particuliers est connu quand on connaît le nom ou les chiffres (les chiffres en leur due disposition) qui se rapportent à ce nombre en vertu de l'analogie établie. En effet, connaissant ces signes, nous pouvons par les opérations de l'arithmétique connaître les signes de toute partie des sommes particulières qu'ils signifient, et faisant ainsi porter le calcul sur les signes (à cause de la connexion établie entre eux et les multitudes distinctes des choses dont l'une est prise pour une unité), nous avons la faculté d'additionner, diviser et comparer correctement les choses que nous voulons nombrer.

   Nous considérons donc en arithmétique non les choses, mais les signes, les signes qui néanmoins ne sont pas des objets d'étude pour eux-mêmes, mais qui nous dirigent dans nos actes à l'égard des choses et dans la manière convenable de disposer d'elles. Or il arrive, conformément à ce que nous avons observé touchant les mots en général (Introduction, § 19), qu'ici aussi l'on croit que les noms numéraux ou les caractères signifient des idées abstraites, du moment qu'ils ne suggèrent plus à l'esprit des idées de choses particulières. Je n'entrerai pas maintenant dans une dissertation plus détaillée sur ce sujet, mais je remarquerai qu'il résulte évidemment de ce qui a été dit que tout ce qui passe pour vérités abstraites et théorèmes concernant les nombres ne porte en réalité sur nul objet distinct des choses particulières nombrables, si ce n'est toutefois sur des noms et des caractères. Et ceux-ci se sont présentés uniquement à l'origine en qualité de signes, et comme propres à représenter les choses particulières, quelles qu'elles fussent, que les hommes avaient besoin de compter. Il suit de là que de les étudier pour eux-mêmes serait tout juste aussi sage et bien entendu que si, négligeant l'emploi véritable, l'intention première et le service d'utilité du langage, on consacrait son temps à des critiques déplacées sur les mots, ou à des raisonnements et à des controverses purement verbales.




Berkeley, Les principes de la connaissance humaine, § 121-122, 1710, traduction Ch. Renouvier, p87, 1920.



Corrigé : Le texte de Berkeley porte sur le caractère référentiel des nombres (thème). Ce philosophe irlandais du XVIIIème siècle défend la thèse selon laquelle en arithmétique on considère non pas des choses mais des signes grâce auxquels on se dirige dans l'action. Les signes n'ont pas de sens en eux-mêmes mais ils sont l'index des idées auxquelles ils renvoient. Les idées abstraites en arithmétique ne sont donc que des noms, en aucun cas elles ne sont des choses réelles, particulières (thèse). Il s'agit donc pour Berkeley de déterminer si les idées abstraites en arithmétique existent ou bien si elles ne sont que des fictions (problème).

( Mouvement du texte ) Après avoir explicité l'origine de la croyance en l'existence des grandeurs mathématiques, Berkeley en donne la cause : c'est un abus de langage. Dans un troisième temps, l'auteur précise l'objet des mathématiques et dissipe une confusion entre leur conception des mathématiques qui pense avoir à faire à des réalités objectives – les nombres – et une autre, qui rejette cette croyance, pour s'en tenir à la considération de mots, de signes que l'on peut interpréter rationnellement. Se fondant sur un nominalisme, l'auteur en tire la conséquence que l'origine des mathématiques se situe dans la numération de choses particulières et non dans l'application – abstraite – de règles arithmétiques.

(Enjeu) L'enjeu réside dans la prétention de cette conception empiriste et nominaliste à réduire l'arithmétique à l'appréhension abstraite de relations perceptibles entre les choses. Comment une approche finitiste des mathématiques peut-elle affronter le problème de l'infini mathématique, i.e. d'une idée abstraite qui ne dérive d'aucune sensation?



TEXTE 8


"La conscience n’est qu’un réseau de communications entre hommes ; c’est en cette seule qualité qu’elle a été forcée de se développer : l’homme qui vivait solitaire, en bête de proie, aurait pu s’en passer. Si nos actions, pensées, sentiments et mouvements parviennent — du moins en partie — à la surface de notre conscience, c’est le résultat d’une terrible nécessité qui a longtemps dominé l’homme, le plus menacé des animaux : il avait besoin de secours et de protection, il avait besoin de son semblable, il était obligé de savoir dire ce besoin, de savoir se rendre intelligible ; et pour tout cela, en premier lieu, il fallait qu’il eût une "conscience", qu’il "sût" lui- même ce qui lui manquait, qu’il "sût" ce qu’il sentait, qu’il "sût" ce qu’il pensait. Car comme toute créature vivante, l’homme pense constamment, mais il l’ignore. La pensée qui devient consciente ne représente que la partie la plus infime, disons la plus superficielle, la plus mauvaise, de tout ce qu’il pense : car il n’y a que cette pensée qui s’exprime en paroles, c’est-à-dire en signes d’échanges, ce qui révèle l’origine même de la conscience."


Nietzsche, Le Gai Savoir, §354



Corrigé : Nietzsche traite ici du thème de la caractérisation de la conscience et cherche à déterminer les causes et l'origine de la conscience (question philosophique du texte). Il défend la thèse selon laquelle la conscience se réduit à un réseau de communication entre les hommes. (thèse du texte). Le problème philosophique est celui de la spécificité de la conscience humaine. Après avoir énoncé la thèse selon laquelle le besoin de communication de l'homme est l'origine et la cause du développement de la conscience (1), l'auteur répond à deux objections qu'il anticipe lui-même : la première revendiquant que nos pensées, sentiments et actions soient conscientes (2), la seconde rejetant l'argument des intermittences de la conscience (3). (Mouvement du texte)

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