dimanche 17 janvier 2016

Les échanges : Textes étudiés et corrigés

TEXTE 1 :

"Ce point de vue naïf, mais profondément ancré chez la plupart des hommes, n'a pas besoin d'être discuté puisque cette brochure en constitue précisément la réfutation. Il suffira de remarquer ici qu'il recèle un paradoxe assez significatif. Cette attitude de pensée, au nom de laquelle on rejette les "sauvages" (ou tous ceux qu'on choisit de considérer comme tels) hors de l'humanité, est justement l'attitude la plus marquante et la plus distinctive de ces sauvages mêmes. On sait, en effet, que la notion d'humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l'espèce humaine, est d'apparition fort tardive et d'expansion limitée. Là même où elle semble avoir atteint son plus haut développement, il n'est nullement certain - l'histoire récente le prouve - qu'elle soit établie à l'abri des équivoques ou des régressions. Mais, pour de vastes fractions de l'espèce humaine et pendant des dizaines de millénaires, cette notion paraît être totalement absente. L'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village ; à tel point qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent d'un nom qui signifie les "hommes" (ou parfois - dirons-nous avec plus de discrétion - les "bons", les "excellents", les "complets"), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus - ou même de la nature - humaines, mais sont tout au plus composés de "mauvais", de "méchants", de "singes de terre" ou d'"œufs de pou". On va souvent jusqu'à priver l'étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un "fantôme" ou une "apparition". Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l'Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d'enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s'employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était, ou non, sujet à la putréfaction."

Claude Lévi-Strauss, Race et histoire, chapitre 5




Corrigé : Le texte de Lévi-Strauss a pour thème l'opinion commune sur la notion d'humanité. L'auteur défend la thèse selon laquelle l'idée commune de la notion d'humanité est relative et non pas absolue. Il pose donc la question de savoir si la notion d'humanité est absolue ou relative. Le problème philosophique est celui du caractère relatif de la notion d'humanité.
Argumentation : Après avoir énoncé une opinion sur la notion d'humanité (l. 1 à 6), l'auteur situe historiquement cette notion (l. 6 à 10). Il analyse alors les conséquences psychologiques de cette notion (l. 10 à 18) et relève une conséquence paradoxale dans les relations entre les peuples - de culture différente - qui pensent la notion d'humanité différemment (l. 18 à la fin)




TEXTE 2


L'homme est un animal qui, quand il vit avec d'autres [mem- bres] de son espèce a besoin d'un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l'égard de ses semblables; et, bien qu'en tant que créature raisonnable il souhaite une loi) qui mette des bornes à la liberté de tous, pourtant, son penchant animal égoïste l'entraîne à faire exception pour lui, quand il le peut. Il a donc besoin d'un maître, qui brise sa volonté personnelle et le force à obéir à une volonté universellement recon- nue, de sorte que chacun puisse être libre. Mais d'où sortira-t-il ce maître? Nulle part ailleurs que dans l'espèce humaine. Mais ce maître est de la même façon un animal qui a besoin d'un maître. L'homme peut donc mener cela comme il veut, on ne voit pas d'ici comment il pourrait se procurer un chef de la justice publique qui soit lui- même juste; qu'il le cherche en un particulier ou qu'il le cherche en une société de plusieurs personnes choisies à cet effet. Car chacun, parmi eux, abusera toujours de sa liberté si personne n'exerce sur lui un contrôle d'après les lois. Mais le chef suprême doit être juste en lui-même et être pourtant un homme. C'est pourquoi cette tâche est la plus difficile de toutes, et même sa solution parfaite impossible : dans un bois aussi courbe que celui dont est fait l'homme, rien ne peut être taillé qui soit tout à fait droit. La nature ne nous impose que de nous rapprocher de cette idée.

KANT, Idée d'une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, proposition 6, 1784

Corrigé : Le texte de Kant a pour thème l'idée d'une justice universelle. L'auteur défend la thèse selon laquelle l'homme ne pouvant se passer de maître, la justice politique ne peut être garantie que s'il en poursuit l'idée. Il pose donc la question de savoir comment l'homme peut-il garantir la liberté politique dans une société. Le problème philosophique est celui du caractère idéal de la justice universelle.
Argumentation : Après avoir fait le constat selon lequel l'homme ne peut vivre en paix avec les autres sans maître (l. 1 à 6), Kant montre l'impossibilité pour un homme d'être un maître juste (l. 6 à 13). Il en tire une conclusion anthropologique : l'homme doit se rapprocher de cette idée de justice ; c'est un idéal, une tâche cosmopolitique. (l. 13 à la fin)



* * *

TEXTE 3


"Avant que l'art eut façonné nos manières et appris à nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étaient rustiques, mais naturelles ; et la différence des procédés annonçait au premier coup d'œil celle des caractères. La nature humaine, au fond, n'était pas meilleure; mais les hommes trouvaient leur sécurité dans la facilité de se pénétrer réciproquement, et cet avantage, dont nous ne sentons plus le prix, leur épargnait bien des vices.
      Aujourd'hui que des recherches plus subtiles et un goût plus fin ont réduit l'art de plaire en principes, il règne dans nos mœurs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits semblent avoir été jetés dans un même moule : sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne : sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie. On n'ose plus paraître ce qu'on est ; et dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu'on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l'on a affaire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions, c'est-à-dire attendre qu'il n'en soit plus temps, puisque c'est pour ces occasions mêmes qu'il eût été essentiel de le connaître."

Rousseau, Premier Discours sur les sciences et les arts


Corrigé : Le texte de Rousseau a pour thème l'origine de la corruption dans les relations sociales. L'auteur défend la thèse selon laquelle l'homme vivant en société n'est pas sincère parce qu'il a oublié son origine d'être naturel. Rousseau pose donc la question de savoir pourquoi l'homme en société ne paraît-il pas ce qu'il est ? Le problème philosophique est celui du caractère spéculaire de l'homme socialisé.
Argumentation : Après avoir caractérisé l'état de nature comme une fiction théorique dans laquelle les mœurs humaines sont sincères, naturelles, Rousseau se sert de ce modèle théorique pour penser la société comme vie sociale artificielle qui corrompt les mœurs, les hommes. Cette corruption a , d'une part, pour cause : la confusion que les hommes font entre l'image de soi et soi-même ; d'autre part, elle a pour conséquence : l'impossibilité des relations d'amitié véritable entre les hommes.




Texte 4

Il ne peut exister de communauté de rapports entre deux médecins ; en revanche, la chose est possible entre un médecin et un laboureur, et, d'une façon générale, entre gens différents et de situation dissemblable. Toutefois, il est indispensable, auparavant, de les rendre égaux. Aussi faut-il que toutes choses soient en quelque façon comparables, quand on veut les échanger. C'est pourquoi on a recours à la monnaie qui est, pour ainsi dire, un intermédiaire. Elle mesure tout, la valeur supérieure d'un objet et la valeur inférieure d'un autre, par exemple, combien il faut de chaussures pour équivaloir à une maison ou à l'alimentation d'une personne, faute de quoi, il n'y aura ni échange ni communauté de rapports. Ce rapport ne serait pas réalisé, s'il n'existait un moyen d'établir l'égalité entre des choses dissemblables. Il est donc nécessaire de se référer pour tout à une mesure commune comme nous l'avons dit plus haut.
Et cette mesure, c'est exactement le besoin que nous avons les uns des autres, lequel sauvegarde la vie sociale ; car, sans besoin, et sans besoins semblables, il n'y aurait pas d'échanges ou les échanges seraient différents. La monnaie est devenue, en vertu d'une convention, pour ainsi dire, un moyen d'échange pour ce qui nous fait défaut. C'est pourquoi on lui a donné le nom de nomisma parce qu'elle est d'institution, non pas naturelle, mais légale (nomos : la loi), et qu'il est en notre pouvoir, soit de la changer, soit de décréter qu'elle ne servira plus. En conséquence, ces échanges réciproques auront lieu, quand on aura rendu les objets égaux.

ARISTOTE, Ethique à Nicomaque


Corrigé possible
Thème : les échanges. - Question : Quelles conditions doivent être réunies pour que des échanges aient lieu ? - Thèse : Pour que des échanges aient lieu, il faut qu’il y ait à la fois dissemblance et égalité entre des objets.
Plan :   §1 : la double condition de dissemblance et égalité
            §2 : précision sur l’égalité et sur le rôle de l’argent

 

 

Texte 5

Durkheim, De la division du travail social.

Si l'intérêt rapproche les hommes, ce n'est jamais que pour quelques instants ; il ne peut créer entre eux qu'un lien extérieur. Dans le fait de l'échange, les divers agents restent en dehors les uns des autres, et l'opération terminée, chacun se retrouve1 et se reprend tout entier. Les consciences ne sont que superficiellement en contact ; ni elles ne se pénètrent, ni elles n'adhèrent fortement les unes aux autres. Si même on regarde au fond des choses, on verra que toute harmonie d'intérêts recèle un conflit latent ou simplement ajourné. Car, là où l'intérêt règne seul, comme rien ne vient refréner les égoïsmes en présence, chaque moi se trouve vis-à-vis de l'autre sur le pied de guerre et toute trêve à cet éternel antagonisme2 ne saurait être de longue durée. L'intérêt est en effet ce qu'il y a de moins constant au monde. Aujourd'hui, il m'est utile de m'unir à vous; demain la même raison fera de moi votre ennemi. Une telle cause ne peut donc donner naissance qu'à des rapprochements passagers et à des associations d'un jour.
1 Se reprend : retrouve sa liberté
2 Antagonisme : forte contradiction


Durkheim, De la division du travail social.



Corrigé
Thème : les échanges - Question : Les échanges permettent-ils réellement de rapprocher les hommes ? - Thèse : Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le lien que les échanges créent entre les hommes restera toujours un lien superficiel et inconstant.
Plan : Le texte s’organise en trois moments :
1. L’auteur commence par propose une double caractérisation du lien créé par les échanges : c’est un lien superficiel et éphémère. Il entreprend de justifier ces deux caractéristiques. (lignes 1-5)
2. Ensuite, l’auteur approfondit son analyse des échanges afin de montrer combien leur apparence peut être trompeuse : ils masquent en fait une relation conflictuelle entre les hommes. (lignes 5-9)
3. Pour finir, l’auteur s’appuie sur l’inconstance de l’intérêt pour conclure en insistant sur le caractère éphémère du lien établi par les échanges. (lignes 9-12)




TEXTE 6 :
Il y a pour le chasseur Aché (1) un tabou alimentaire qui lui interdit formellement de consommer la viande de ses propres prises (...). Il en résulte que chaque homme passe sa vie à chasser pour les autres et à recevoir d'eux sa propre nourriture. Cette prohibition est strictement respectée, même par les garçons non initiés lorsqu'ils tuent des oiseaux. Une de ses conséquences les plus importantes est qu'elle empêche ipso facto (2) la dispersion des Indiens en familles élémentaires : l'homme mourrait de faim, à moins de renoncer au tabou. Il faut donc se déplacer en groupe. (...) Le tabou (3) sur le gibier apparaît donc comme l'acte fondateur de l'échange de nourriture chez les Guayaki, c'est-à-dire comme un fondement de leur société elle-même. (...) En contraignant l'individu à se séparer de son gibier, il l'oblige à faire confiance aux autres, permettant ainsi au lien social de se nouer de manière définitive, l'interdépendance des chasseurs garantit la solidité et la permanence de ce lien, et la société gagne en force ce que les individus perdent en autonomie.

Pierre CLASTRES, La société contre l'Etat, 1974
1. Aché : indigène d'Amérique du sud.
2. Ipso facto : par le fait même, nécessairement.
3. Tabou : interdit.

Corrigé : Le thème du texte porte sur les échanges. P. Clastres défend la thèse selon laquelle le tabou alimentaire fonde le lien social. Le problème philosophique est le caractère fédérateur du tabou en société. Argumentation : Après une description d'un tabou alimentaire apparemment absurde, l'auteur en donnent les conséquences sociales, pour conclure par une interprétation de ce tabou.



TEXTE 7


SOCRATE. - Je pense, Gorgias, que tu as l'expérience de nombreuses discussions et que tu as remarqué ceci : ce n'est pas sans mal que les interlocuteurs parviennent à quitter un entretien en ayant appris quelque chose et en s'étant instruits eux-mêmes ; si, au contraire, ils sont en désaccord sur une chose et que l'un refuse d'admettre que l'autre ait raison ou se soit exprimé clairement, alors ils se fâchent et soupçonnent l'autre de malveillance, plus enclins qu'ils sont à avoir le dessus qu'à examiner ce qui fait l'objet de la discussion. Il y en a même qui finissent par se séparer de la façon la plus moche, en se faisant insulter, après y avoir dit et entendu sur leur propre compte de terribles horreurs.
Pourquoi je te dis cela ? Parce que j'hésite à te réfuter, de peur que tu aies dans l'idée que je cherche à avoir le dessus dans la discussion, sans viser la question pour la rendre plus claire, mais en te visant toi. Moi, en tout cas, si tu es de ces gens qui sont comme moi, c'est avec plaisir que je t'interrogerai ; sinon, je devrais renoncer. Quelle sorte d'homme suis-je ? De ceux qui ont plaisir à être réfutés, si je dis quelque chose qui n'est pas vrai, mais qui ont plaisir à réfuter si un autre dit une chose qui n'est pas vraie, et qui n'ont pas moins de plaisir à être réfutés qu'à réfuter. Si tu prétends toi aussi avoir cette tournure d'esprit, poursuivons la discussion ; mais si tu crois qu'il faut l'abandonner, tenons-nous-en là et mettons fin à la discussion.
PLATON, Gorgias

Corrigé : Le texte de Platon porte sur le thème des échanges sociaux. L'auteur défend la thèse selon laquelle une discussion ne vise pas l'interlocuteur mais son discours, i.e. les idées qui lui donnent sens. Le problème est celui du caractère instructif de la discussion.
Argumentation : L'auteur établit d'abord une double caractérisation des discussions : il distingue celles qui instruisent les interlocuteurs de celles qui les intimident. Il justifie alors, dans un second temps, la réticence à la discussion que Socrate éprouve face à Gorgias. L'enjeu consiste à déterminer s'il s'agit, entre Socrate et Gorgias, d'une vraie discussion ou d'une intimidation seulement : s'agit-il d'une joute oratoire à laquelle Gorgias veut se livrer ?



TEXTE 8


L'effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l'une à intérêt d'acheter, l'autre à intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur les besoins mutuels.
Mais si l'esprit de commerce unit les nations, il n'unit pas de même les particuliers. Nous voyons que dans les pays où l'on n'est affecté que de l'esprit de commerce, on trafique de toutes les actions humaines, et de toutes les vertus morales : les plus petites choses, celles que l'humanité demande, s'y font ou s'y donnent pour de l'argent.
L'esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d'un côté au brigandage, et de l'autre à ces vertus morales qui font qu'on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu'on peut les négliger pour ceux des autres.

Montesquieu, De l'esprit des lois, 1748


Corrigé : Le texte de Montesquieu porte sur le thème des échanges commerciaux. L'auteur défend la thèse selon laquelle l'esprit de commerce est un intermédiaire entre la malhonnêteté et la morale. Le problème philosophique est celui de l'ambivalence de l'esprit de commerce.
Argumentation : Après avoir caractérisé l'esprit de commerce entre les nations, l'auteur caractérise l'esprit de commerce entre particuliers. Il en conclut l'ambivalence de l'esprit de commerce : celui-ci a un statut intermédiaire.



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