jeudi 21 janvier 2016

L'inconscient n'est-il qu'une vue de l'esprit?

 

Introduction

 
La théorie de l'inconscient est une interprétation à prétention scientifique mais elle est très contestable et reste encore aujourd'hui très contestée de ce point de vue. Pourtant, il y a bien des pensées, des actes que nous commettons et qui échappent à la conscience. Ces actes peuvent trouver une explication si l'on fait intervenir la notion d'inconscient. Prendre conscience de l'origine de nos troubles nerveux dédramatise notre rapport à notre corps : assumer, considérer de façon réfléchie un affect libère de l'emprise de cet affect sur notre personnalité. Comment clarifier, exprimer et maîtriser ce qui ne l'est pas? Comment définir le non-conscient? Comment légitimer et attester, d'autre part, la réalité de l'inconscient psychique? L'inconscient a-t-il une structure? Est-il un mécanisme dans le moi? Qui suis-je, alors? Suis-je celui que je pense être? Mon identité m'est-elle accessible? Est-elle même seulement réelle? Comment affronter, plus encore, la discontinuité de ma pensée? L'inconscient n'est-il qu'un défaut de ma mémoire, une absence de ma conscience? L'enjeu du sujet réside donc dans la détermination de la réalité de l'inconscient et par conséquent dans la réflexion sur le caractère illusoire de l'inconscient.

En quoi, donc, l'inconscient n'est-il pas qu'une vue de l'esprit puisque nous faisons l'expérience de pensées, de perceptions et de volontés inconscientes? En quoi, en revanche, l'inconscient est-il une vue de l'esprit, puisque nous faisons également l'expérience de pensées, de perceptions et de volontés conscientes? L'inconscient n'est-il alors qu'une illusion rassurante, mais immorale et non scientifique?
  

 

I, L'inconscient n'est pas qu'une vue de l'esprit

Car

1. Si l'âme pense toujours, elle n'est pas constamment consciente de ce qu'elle pense : il y a des intermittences dans la conscience.

 

 Ainsi, les rêves, les actes manqués, les oublis nous invite à penser qu'il faut distinguer ce qui est latent et ce qui est patent (évident, manifeste) dans la conscience ou, dans les termes freudiens, dans l'appareil psychique.

référence : Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, 1904

Si on expérimente des pensées latentes, rien n'indique pour autant qu'elles me définissent, ni qu'elles l'emportent sur les pensées patentes, évidentes.

2. Il y a des petites perceptions inconscientes.

Il existe des petites perceptions sans aperception et sans réflexion, qui sont donc inconscientes. Elles forment un assemblage. Elles ne sont pas négligeables, car de leur suite ou succession se forme quelque chose : par exemple du bruit d'une somme de gouttes d'eau naît le bruit des vagues. De même, sur le plan temporel, le présent est gros de l'avenir et chargé du passé. Tout est conspirant. Une perception ne devient pas consciente en même temps qu'elle apparaît, elle est le résultat d'un processus dynamique, d'une force qui s'exprime comme un flux (celui des vagues ou du temps en sont des exemples caractéristiques).
Référence : Leibniz, Préface aux Nouveaux Essais sur l'entendement humain, 1703


Les perceptions non conscientes peuvent-elles toutefois l'emporter sur les perceptions conscientes?

3. Le caractère déterminant de l'inconscient porte sur la volonté du patient.

Notre volonté est, en un sens, déterminée par notre inconscient. Freud pense ainsi l'être humain, comme un être de désir. Ce sont les désirs inconscients, plus précisément, qui déterminent notre volonté s'ils ne sont satisfaits ou sublimés – satisfaits indirectement – i.e. si leur force n'est canalisée ou transformée. Les actes apparemment insensés peuvent recouvrir ainsi un sens qui était caché pour celui qui agit sans comprendre ni savoir ce qu'il fait.

Référence : Freud, Psychanalyse et médecine (sur le blog : page l'inconscient, texte 2)

On ne peut réduire, par conséquent, l'inconscient à une fiction car nos désirs non-conscients ont des effets sur notre vie affective ordinaire. Nos perceptions conscientes elles-mêmes sont fondées, rendues possibles par l'expérience d'une somme infinie de perceptions inconscientes. Et enfin, notre volonté a des motifs qu'elle ignore. Nous ne savons donc pas ce que nous pensons, percevons ou voulons inconsciemment. (résumé des acquis de la première partie) Pourtant, penser, percevoir et vouloir sont des actes de l'esprit, conscients. (relance de la réflexion sur le sujet)

 

II Les pensées, perceptions et volontés inconscientes ne peuvent expliquer complètement l'esprit humain.

Car

1. Penser est un acte de l'esprit, conscient et libre.

Dans l'acte même de penser : "je suis, j'existe", je découvre non seulement mon existence, mais surtout une première vérité certaine sur laquelle je peux fonder la science et m'assurer que je vois bien les choses telles qu'elles sont. Certes, il y a des pensées inconscientes, mais elles ne jouent pas un rôle déterminant dans la constitution de mon identité. Peu importe, au fond, les pensées inconscientes, elles ne suffisent pas à me définir. Je suis d'abord une chose qui pense (res cogitans).

Référence : Descartes, Méditations Métaphysiques, II (1641)

Si la pensée s'expérimente à la première personne, par un sujet pensant qui dans l'acte de penser existe véritablement, avec la plus grande certitude qui soit, en va-t-il de même pour les perceptions?


2. Percevoir est un jugement de l'esprit, de l'âme



 On peut distinguer, en effet, trois degrés dans la sensibilité :
1. la sensation, comme phénomène physiologique : par exemple la perception par l'oeil d'un rayon lumineux
2. l' aperception comme conscience immédiate de ce rayon lumineux, auquel je peux prêter attention, sans réfléchir encore pour autant à ce que je perçois

3. Le jugement que constitue véritablement la perception sensible de ce rayon lumineux, la conscience de l'aperception, la pensée de l'aperception (videor videre : il me semble que je vois).
Ainsi, lorsque je plonge un bâton dans l'eau, en biais, je peux croire que le bâton est rompu et que cette prétendue erreur de perception est due au fait que mes sens me trompent. Or, ce ne sont pas mes sens qui me trompent, car ma sensation est correcte –je n'ai pas de défaillance de la vue, mon oeil perçoit correctement la lumière et les objets éclairés – mon aperception également est bonne - je vois l'image d'un bâton rompu : par conséquent c'est mon jugement qui est erroné. C'est l'entendement seul qui se trompe, non pas mes sens.

Référence : Descartes, Viè Réponses aux objections faites aux Méditations Métaphysiques (1647), point 9.

Si la perception est toujours consciente, un jugement de l'esprit conscient, un acte de l'esprit, en va-t-il de même pour toutes mes volontés? Même si je pense consciemment et que je perçois toujours consciemment les choses qui m'entourent, est-ce que ma volonté est toujours consciente? Est-ce que je veux consciemment tout ce que je fais, pense, désire?

3. Si notre volonté est mal déterminée, s'égare, cela est dû au fait que notre entendement est limité, fini, alors que notre volonté, elle, est infinie.








"D'où est-ce donc que naissent mes erreurs? C'est à savoir de cela seul que, la volonté étant beaucoup plus ample et plus étendue que l'entendement, je ne la contiens pas dans les mêmes limites, mais que je l'étends aussi aux choses que je n'entends pas ; auxquelles étant de soi indifférente, elle s'égare fort aisément, et choisit le mal pour le bien, ou le faux pour le vrai. Ce qui fait que je me trompe et que je pèche."
Descartes, Méditations Métaphysiques, IV

Notre volonté est donc d'une puissance infinie, elle n'est pas déterminée par autre chose que les limites que l'entendement, ou l'esprit, lui fixe, c'est-à-dire que je lui fixe par mon jugement. L'erreur est donc d'abord celle d'un jugement plutôt que le symptôme d'un désir caché, inconscient.

Penser et percevoir sont des actes de l'esprit. La volonté est éclairée par l'entendement. Autrement dit, ce que je suis c'est d'abord un être conscient, capable de penser et dans le même temps de percevoir et de vouloir. Pourtant, l'inconscient, comme théorie qui prétend être scientifique, affirme que nos actes de l'esprit sont déterminés par l'appareil psychique. Il semble donc qu'il y ait des causes cachées à nos actes, même les plus insensés ou anecdotiques en apparence. Qu'en est-il vraiment?



III, l'inconscient n'est qu'une vue de l'esprit, une fiction.


1. l'inconscient relève de la superstition




l'inconscient relève de la croyance, de la superstition : elle porte sur l'héritage du père. Elle est donc liberticide. L'inconscient aliène le sujet.
Référence : Alain, Eléments de philosophie (Texte 4 - l'inconscient)

2. l'inconscient est une idolâtrie du corps




l'inconscient freudien produit une erreur morale : il dédouble le sujet et le déresponsabilise. L'inconscient a donc un caractère antimoral.
Référence : Alain, Eléments de philosophie, livre II, ch. XVI, note 146 (cf. l'inconscient : texte 5)
 



le discobole

3. l'inconscient sert de prétexte pour caractériser l'irresponsabilité des individus

La mauvaise foi : Sartre, l'Être et le Néant, Gallimard, Tel, 1976, p. 84-85 (texte cité dans le Manuel de philosophie, éd. Bréal, 2004, p.33, cf aussi p. 69)

"la mauvaise foi implique (...) par essence l'unité d'une conscience". Par conséquent, vouloir séparer dans l'esprit plusieurs instances opaques et étanches les unes avec les autres est une erreur. Je ne peux prétendre ignorer cette vérité que je veux me cacher, car pour se mentir à soi-même il faut bien déjà connaître la vérité.


4. l'inconscient freudien n'est pas une théorie scientifique.

Critique de Karl Popper, La connaissance objective, éd. Flammarion, coll. Champs, p77 :
"Toutes les théories sont des hypothèses ; toutes sont susceptibles d'être renversées."

Le critère de démarcation entre une science et une non-science est, selon l'auteur, la falsifiabilité. Une théorie scientifique se reconnaît au fait qu'elle est falsifiable. Si une infinité de théories est possible, cela signifie également qu'une théorie vraie scientifiquement se reconnaît par ce fait qu'elle peut être réfutée. Toute autre théorie n'est pas scientifique : ainsi des grands courants de pensée épistémologique que sont le réalisme ou l'idéalisme – ils ne sont pas réfutables, donc ils ne constituent pas des théories scientifiques.
De même, la théorie freudienne de l'inconscient n'étant pas réfutable n'est pas scientifique :
 "il est impossible de donner la description d'un quelconque comportement humain logiquement possible qui puisse s'avérer incompatible avec les théories psychanalytiques de Freud, d'Adler ou de Jung."
(ibid. p. 91, note 1)
 
 




Conclusion

S'il est vrai que nous avons ou que nous expérimentons des pensées et des perceptions non-conscientes, on ne peut toutefois réduire notre identité à cela. Nous pensons librement et notre perception est le résultat d'un jugement. Cette liberté du sujet ne peut être niée, en un sens, que par superstition, idolâtrie ou mauvaise foi. Elle ne semble pas pouvoir prétendre à être une thèse scientifique. L'inconscient en ce sens n'est qu'une vue de l'esprit, i.e. au mieux une interprétation de phénomènes psychiques dont le sens résiste à la conscience immédiate et réfléchie. Au pire, elle n'est qu'une fiction, rassurante mais aliénante.


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