mardi 9 février 2016

Hume, Traité de la Nature humaine (III, 2, 5)

HUME
     J’apprends à rendre un service à autrui, sans lui porter de tendresse réelle, parce que je prévois qu’il me le rendra dans l’espérance d’un autre service et afin de maintenir la même réciprocité de bons offices avec les autres ou avec moi. Et par suite, une fois que je lui ai rendu service et qu’il profite de l’effet bénéfique de mon action, il est conduit à accomplir sa part, prévoyant les conséquences qu’engendrerait son refus. Mais bien que cet échange intéressé entre les hommes commence à s’établir et à prévaloir dans la société, il n’abolit pas entièrement les relations d’amitié et les bons offices, qui sont plus généreux et plus nobles. Je peux encore rendre des services à des personnes que j’aime et que je connais plus particulièrement, sans avoir de profit en vue, et elles peuvent me le retourner de la même manière ; sans autre intention que de récompenser mes services passés. Par conséquent, afin de distinguer ces deux sortes différentes d’échange, l’intéressé et celui qui ne l’est pas, il y a une certaine formule verbale inventée pour le premier, par laquelle nous nous engageons à l’accomplissement d’une action. Cette formule verbale constitue ce que nous appelons une promesse, qui est la sanction de l’échange intéressé entre les hommes. Quand quelqu’un dit qu’il promet quelque chose, il exprime en réalité une résolution d’accomplir cette chose et, en même temps, puisqu’il fait usage de cette formule verbale, il se soumet lui-même, en cas de dédit, à la punition qu’on ne se fie plus jamais à lui. 
Traité de la nature humaine, III, partie 2, Section 5 : De l'obligation des promesses (1739)

Introduction 

Thème : la distinction entre l'échange intéressé et l'échange désintéressé
Thèse : La promesse permet de distinguer l'échange intéressé de celui qui est désintéressé.
Problème : Le critère de distinction entre l'échange intéressé et l'échange désintéressé.
Argumentation : (l. 1 à 5) Hume caractérise les échanges intéressés réciproques pour nier dans un deuxième temps (l. 5 à 9) l'opinion selon laquelle parce que la société est fondée sur l'échange intéressé, elle exclut les échanges désintéressés avec autrui. Hume en tire cette conséquence que la promesse est le critère de distinction entre les échanges intéressés et ceux qui sont désintéressés (l. 9 à la fin)

Explication de la première partie

     L'apprentissage de l'échange intéressé est fondé sur la prévision de la réciprocité de l'échange avec autrui, non pas sur une affection que je lui porterais. L'affection est subjective, variable d'une personne à une autre, elle est arbitraire en un sens. Or, rendre un service n'a rien d'affectif mais n'est qu'un échange de bons procédés, d'intérêts réciproques : si je rends service à autrui, c'est que j'attends en retour qu'il me rendra plus tard lui aussi un service. C'est un espoir de satisfaction différée. Autrui est pensé comme un autre moi-même, comme quelqu'un qui est constitué de la même essence que la mienne. La confiance dans l'échange suppose donc un premier acte de service qui témoigne de la fiabilité des membres de l'échange. Une fois ce premier acte accompli, reste au second membre de l'échange à un accomplir un également : l'échange réciproque d'intérêts se réalise en deux temps, en deux actes rétroactivement constitutif de l'échange. L'effet bénéfique de l'acte du premier sur le second oblige le second à faire de même en retour : un acte intéressé. Car alors, la conscience de ses intérêts, i.e. ici des conséquences de son refus, le pousse à rendre le service qu'il a reçu. Il comprend que ce serait, sinon, une forme d'injustice, parce qu'il ne rendrait pas à autrui ce qui lui est dû. Il agit certes par peur de la sanction, non pas parce qu'il a un sens intime de la justice, ni une conscience morale. Cette relation est distincte d'une relation affective puisqu'elle est fondée sur un calcul d'intérêts. Elle est consciente, pensée, réfléchie mais ne suppose aucun affect déterminé.

Critique

     C'est réduire la relation à autrui à une relation consciente seulement. Est-ce à dire que l'être humain est capable de telles relations? Ou bien n'a-t-il pas toujours en même temps un lien affectif avec celui auquel il rend service ou avec celui qui lui rend service? La thèse de Rousseau, dans le Second Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, en ce sens, nous laisse à penser que l'être humain est plutôt d'abord un être de sentiment, sensible, mais qui éprouve des sentiments contradictoire envers autrui : il éprouve à la fois de la pitié lorsqu'il voit autrui souffrir tout en éprouvant l'amour de soi, lorsque sa vie est directement en danger. Pire encore, lorsqu'il éprouve de l'amour-propre, forme d'orgueil, il se replie sur lui-même, plus exactement sur l'image qu'il a de lui-même : ici est le caractère artificiel de la relation à autrui, relation toujours d'abord sociale pour Rousseau, donc toujours pervertie à l'origine.

Conclusion de l'explication

Ainsi,  la promesse permet de distinguer l'échange intéressé de celui qui est désintéressé. Toutefois, cela n'exclut pas qu'il y ait une place dans la société pour l'échange désintéressé. Mais, le critère de distinction entre ces deux types d'échanges est la promesse - exemple de lien social consenti réciproquement par deux personnes.
Toutefois, cela revient à fonder le lien social sur une conscience réciproque d'intérêts dans l'échange. Or, l'être humain est aussi, si ce n'est d'abord, un être sensible, un être de passions contraires. Il tend à se rapprocher des autres de façon bienveillante tout en s'en méfiant et en l'excluant pour s'en garantir.


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