lundi 8 février 2016

La culture n'est-elle qu'un artifice?


Introduction




Le snobisme des mondains laisse à penser que la culture n'est qu'un artifice : apprécier la sonate de Vinteuil est une obligation pour les membres du salon des Verdurin (Un amour de Swann, Proust), ce n'est pas un goût libre et sincère pour cette œuvre. Pourtant un homme cultivé a besoin de pratiquer sa discipline pour vivre, tel Galilée refusant de renier ses thèses astronomiques contre l'Eglise en 1630, quitte à mettre en danger sa vie. La culture semble en un sens être l'accumulation de bien valorisés par une société mais elle est aussi ce dont l'homme éprouve le besoin lorsqu'il est confronté à des moments importants de sa vie (deuil, naissance...) et qu'il satisfait en cultivant des coutumes et des traditions. La culture n'est-elle qu'un artifice alors ? C'est-à-dire la culture n'est-elle qu'une accumulation de choses fausses ou bien au contraire est-elle la manifestation d'un besoin naturel ?



Développement



I, la culture n'est-elle qu'une accumulation de choses sans consistance, fausses ?

1. la culture se réduit-elle au fait de posséder des objets, des œuvres pour lesquelles nous n'avons aucun goût particulier ?


Nietzsche, Considérations Inactuelles, I : critique des philistins

Le philistin de la culture a l'illusion d'être cultivé mais il ne fait que suivre le goût des autres, il n'a pas d'unité de style. Il se contente d'adorer les « classiques », sans chercher il a trouvé. Il imite les autres dans leurs mœurs et se contente de posséder des traits communs avec eux. Selon Nietzsche c'est un barbare qui méprise la nouveauté, la créativité, l'invention. Il peut connaître beaucoup de choses et se perdre dans un mélange de tous les styles, un bariolage.

La culture n'est donc ici qu'un artifice mais faut-il en conclure pour autant qu'elle ne cache rien sous cette apparente diversité ?



2. la culture n'est-elle pas aussi un moyen d'unification d'une société ? Si tel est le cas n'y a-t-il pas quelque chose qui fédère cette société ? Peut-on fédérer une société sur un lien imaginaire, vide ?


Rousseau, Premier Discours sur les sciences et les arts.

Certes la culture comme ensemble des activités et productions d'une société semble garantir la cohésion entre les hommes, dissiper les tensions par l'apprentissage d'un savoir-vivre (les mœurs et les coutumes) qui distinguent l'homme civilisé de l'homme barbare. Or selon Rousseau la culture n'est qu'un artifice au sens où l'homme à l'état social (et dans la réalité il n'y en a pas d'autres) est nécessairement hypocrite, joue un rôle qu'il a appris en vivant avec les autres. La société corrompt les hommes, elle les rend mauvais alors que naturellement l'homme est bon c'est-à-dire qu'il ne se dissimule pas derrière les apparences propres à son statut social (politesse, coutumes). L'homme civil, vivant en société donne à voir aux autres l'image de lui-même : il se sait regardé et agit en ayant conscience de cela. La culture n'est donc qu'un miroir d'images fausses. Il n'est pas possible d'entretenir de relations sincères avec les autres (amitié, amour, engagement politique, esthétique...)



Pourtant même si je vais au musée pour imiter les autres, même si je suis bienveillant envers les autres en apparence seulement, je suis capable d'être ému par autre chose que l'image de moi-même : la perte d'un être proche, la naissance d'un enfant sont autant de moments qui mettent à l'épreuve et manifeste mon degré de sincérité. Faut-il réduire la culture à cela alors ?



II, La culture n'est-elle que l'extériorisation ou la manifestation d'un besoin naturel, d'une émotion sincère

1 le besoin de rendre hommage à ceux que l'on aime et que l'on perd est-il artificiel ?


Les coutumes ou les traditions, de la sépulture, du mariage par exemple, sont des facteurs d'unification d'une société. Ils manifestent un savoir-vivre. Ceux qui en sont capables intègrent par imitation des réactions appropriées à des événements dont le sens n'est pas évident : face à l'absurdité de la mort, l'hommage tente de donner un sens rétrospectif à la vie du défunt. La culture n'est pas qu'un artifice ici car elle permet d'extérioriser un besoin : celui de faire face à l'irréversible, à l'absurde ou au néant. Mais les mœurs se réduisent alors à leur fonction d'atténuation d'une douleur affective. Il n'est pas même besoin de chercher à comprendre, au contraire il faut renoncer à comprendre. N'est-ce pas réduire la culture à une habitude et justifier ainsi toute coutume aussi condamnable qu'elles puissent paraître pour certaines (lapidation des femmes adultères au Nigéria par exemple) ?


2 si la culture n'est pas un artifice n'est-ce pas plutôt au sens où elle naît d'un besoin sincère et individuel, excluant toute imitation ? La culture ne pourrait-elle même rejeter l'éducation reçue et admise si nous la jugeons mauvaise ou discutable ?


Nietzsche, Considérations Inactuelles, I : défense de la culture contre la culture des philistins.

« La culture c'est avant tout l'unité de style artistique dans toutes les manifestations de la vie d'un peuple. Savoir beaucoup de choses et en avoir appris beaucoup, ce n'est cependant ni un moyen nécessaire pour parvenir à la culture ni une marque de cette culture et, au besoin, ces deux choses s'accordent au mieux avec le contraire de la culture, avec la barbarie, c'est-à-dire avec le manque de style ou le pêle-mêle chaotique de tous les styles. »

Notre comportement est conditionné par nos habitudes, nos manières artificielles de réagir et de s'adresser aux autres : cela manifeste un défaut de culture. L'homme cultivé est celui qui ne réagit jamais comme on s'y attend tout en étant toujours présent à sa manière, libre, réfléchie, adaptée à la situation. Il ne se surcharge pas d'objets dont il n'a besoin, de relations sociales contrefaites. Il est en cela reconnaissable parce qu'il ne se mêle pas aux autres, sans mépris aucun pour autant, mais à une juste distance d'eux. Il exprime ce qu'il pense, ce qu'il ressent, il le met en forme et ne se contente pas de l'extérioriser seulement. Il est donc actif, créateur, inventif parce qu'il vit tout simplement les yeux ouverts : il ne se laisse pas aller au confort que procure l'opinion, les coutumes.



Conclusion




La culture n'est qu'un artifice lorsqu'elle sert de prétexte aux hommes pour s'unir par des images communes ou des coutumes, mais la culture est tout de même un moyen d'extérioriser des émotions bien naturelles (la joie, la tristesse..). Si cette extériorisation peut elle-même être un artifice c'est au sens où là encore les hommes ne sont pas sincères. Mais la culture n'est pas artificielle si elle exprime la vie d'un peuple au sens où celui-ci produit des œuvres, est actif dans tous les aspects culturels. Un peuple sans culture est mort, c'est-à-dire barbare, violent : son absence d'unité de style artistique n'est pas inoffensive. La mondialisation qui détruit les identités culturelles, les unités de style devrait de ce point de vue nous faire réfléchir sur le danger d'une culture uniforme.








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