vendredi 1 avril 2016

L'art n'est-il qu'un divertissement? Textes et corrigés

Escher, Montant et Descendant, 1960 - Détail


Texte 1 : Aristote, Poétique, 4 :

" I. Il y a deux causes, et deux causes naturelles, qui semblent, absolument parlant, donner naissance à la poésie. II. Le fait d'imiter est inhérent à la nature humaine dès l'enfance; et ce qui fait différer l'homme d'avec les autres animaux, c'est qu'il en est le plus enclin à l'imitation : les premières connaissances qu'il acquiert, il les doit à l'imitation , et tout le monde goûte les imitations. III. La preuve en est dans ce qui arrive à propos des oeuvres artistiques; car les mêmes choses que nous voyons avec peine, nous nous plaisons à en contempler l'exacte représentation, telles, par exemple, que les formes des bêtes les plus viles et celles des cadavres. IV. Cela tient à ce que le fait d'apprendre est tout ce qu'il y a de plus agréable non seulement pour les philosophes, mais encore tout autant pour les autres hommes ; seulement ceux-ci ne prennent qu'une faible part à cette jouissance. V. Et en effet, si l'on se plaît à voir des représentations d'objets, c'est qu'il arrive que cette contemplation nous instruit et nous fait raisonner sur la nature de chaque chose, comme, par exemple, que tel homme est un tel ; d'autant plus que si, par aventure, on n'a pas prévu ce qui va survenir, ce ne sera pas la représentation qui produira le plaisir goûté, mais plutôt l'artifice ou la couleur, ou quelque autre considération. VI. Comme le fait d'imiter, ainsi que l'harmonie et le rythme, sont dans notre nature (je ne parle pas des mètres qui sont, évidemment, des parties des rythmes), dès le principe, les hommes qui avaient le plus d'aptitude naturelle pour ces choses ont, par une lente progression, donné naissance à la poésie, en commençant par des improvisations."

Traduction, Remacle.org 

 

   CORRIGE :

Le texte porte sur le thème de l'origine de la poésie. Aristote défend la thèse selon laquelle il y a deux causes naturelles à l'origine de la poésie : le caractère essentiel à l'homme de l'imitation et le fait que l'homme par l'imitation apprend, connaît la réalité – il se distingue en ce sens de l'animal. Le problème philosophique du texte est le caractère naturel pour l'homme de l'imitation.

Argumentation : Après avoir indiqué les deux causes naturelles de la poésie, Aristote en propose une démonstration, dans le domaine de l'art : d'une part, on apprécie, en effet, la représentation de choses qu'on n'apprécierait pas de voir dans la réalité; et d'autre part, apprendre est agréable.


Piero Della Francesca, La flagellation du Christ, 1455

Texte 2 : Platon, République, X, 595-596 :

Eh bien, dis-je, j’ai sans doute nombre de raisons, quand je pense à la cité, de considérer que nous l’avons fondée le plus correctement du monde, mais j’en ai surtout quand j’envisage la question de la création poé- tique.
Sur quel point en particulier ! dit-il.
Notre refus de tout ce qui en elle est poésie mimé- tique. Car la nécessité de la refuser avec toute l’énergie du monde apparaît, me semble-t-il, b avec encore plus de clarté, à présent qu’ont été distinguées et séparées chacune des espèces de l’âme.
En quoi ?
Pour ne le dire qu’à vous — car vous ne me dénoncerez pas auprès des créateurs de tragédies, et de tous les autres spécialistes de l’imitation — toutes les imitations de ce genre sont apparemment une cause de destruction pour l’esprit de leurs auditeurs, je veux dire de tous ceux qui n’ont pas le contrepoison consistant à les connaître telles qu’elles se trouvent être en réalité.
Quelle est la conception, dit-il, qui te fait parler ainsi ?
Il faut que je le dise, repris-je. Cependant une certaine affection, et un certain respect, que depuis "mon enfance j’ai pour Homère, m’empêchent de parler. Car c’est bien lui, c semble-t-il, qui a été le premier maître, et le conducteur, de tous ces beaux poètes tragiques. Eh bien non, il ne faut pas faire passer le respect pour un homme avant celui qui est dû à la vérité. Allons, comme je viens de le dire, il faut parler.
Oui, certainement, dit-il.
Alors écoute, ou plutôt réponds à mes questions.
Pose-les.
Pourrais-tu me dire ce qu’est en général l’imitation ? Car moi-même je ne comprends pas tout à fait ce qu’elle cherche à être.
Alors certes, dit-il, c’est moi qui le comprendrai !
Il n’y aurait rien là d’étrange, dis-je, puisque dans beaucoup de cas ceux dont la vue est émoussée voient les choses avant ceux dont la vue est perçante.
Oui, c’est un fait, dit-il. Mais devant toi je ne serais même pas capable de parler, au cas où quelque chose m’apparaîtrait. Allons, vois toi-même.
Veux-tu alors que nous commencions à examiner les choses selon notre méthode habituelle ? Nous avons en effet l’habitude de poser une forme unique, à chaque fois, pour chaque ensemble de choses multiples auxquelles nous attribuons le même nom. Ne comprends-tu pas ?
Si, je comprends.
Considérons alors, dans le cas présent aussi, l’ensemble de choses multiples que tu veux. Par exemple, si tu veux, il existe, n’est-ce pas, nombre de lits, et de b tables.
Oui, forcément.
Mais de formes, n’est-ce pas, pour ces meubles, il n’y en a que deux : une pour le lit, une pour la table.
Oui.
Or nous avons aussi l’habitude de dire que l’artisan de l’un et de l’autre objet, c’est en portant ses regards sur la forme, qu’il fabrique, pour l’un les lits, pour l’autre les "tables dont nous, nous faisons usage, et de la même façon les autres objets ? Car, n’est-ce pas, la forme elle-même, aucun des artisans ne la fabrique avec son art ? c Comment le pourrait-il ?
D’aucune façon.
Mais vois encore de quel nom tu nommes l’artisan que voici.
Lequel ?
Celui qui fait exister toutes les choses qu’avec leurs mains les ouvriers fabriquent, chacun de son côté.
Tu parles là d’un homme habile et admirable !
Ne dis encore rien, bientôt tu affirmeras qu’il est encore plus que cela. Car ce même ouvrier est capable non seulement de faire exister toutes les sortes d’objets, mais il fait aussi toutes les plantes qui sortent de la terre, et il fabrique tous les êtres vivants, les autres aussi bien que lui-même ; et en plus de cela il fabrique terre et ciel, et dieux, et tout ce qui est dans le ciel, et chez Hadès sous la terre.
Tu parles là, d dit-il, d’un sophiste tout à fait merveilleux.
Tu refuses de me croire ? répondis-je. Alors dis-moi : est-ce qu’il te semble totalement exclu qu’un tel artisan existe ? Ou bien te semble-t-il que d’une certaine façon pourrait exister quelqu’un capable de faire tout cela, mais d’une autre façon non ? Ne t’aperçois-tu pas que même toi tu serais capable de faire tout cela, du moins d’une certaine façon ?
Mais quelle est cette façon-là ? dit-il.
Elle n’est pas compliquée, dis-je ; c’est un artisanat qu’on exerce en tout lieu, et rapidement ; très rapidement même, à condition que tu veuilles bien prendre un miroir, et le faire tourner autour de toi ; aussitôt tu créeras e le "soleil et ce qui se trouve dans le ciel, aussitôt la terre, et aussitôt toi-même autant que les autres êtres vivants, les objets, les plantes, et tout ce dont on parlait à l’instant.
Oui, dit-il, des choses qui paraissent, mais pas des choses qui véritablement soient réelles, n’est-ce pas ?
Tu dis bien, répondis-je ; et par ton argument, tu en viens là où il faut en venir. Parmi de tels artisans, en effet, je crois qu’il y a aussi le peintre. N’est-ce pas ?
Oui, forcément.
Mais tu affirmeras, je crois, que quand il crée, il ne crée pas des choses véritables. Et cependant, en tout cas d’une certaine façon, le peintre lui aussi crée un lit. N’est-ce pas ?
Oui, dit-il, lui aussi fait ce qui en tout cas paraît un lit.
Mais que dire du fabricant de lits ? Ne disais-tu pas à l’instant qu’il crée non pas la forme, qui, affirmons-nous, est ce qui est réellement un lit, mais qu’il crée un certain lit parmi d’autres ?
Si, c’est ce que je disais.
Par conséquent, si ce n’est pas ce qui est réellement qu’il fabrique, il ne saurait créer le réel, mais quelque chose qui est tel que ce qui est réel, sans être réel. Et si quelqu’un affirmait que l’ouvrage du fabricant de lits ou de quelque autre fabricant artisanal est parfaitement réel, il risquerait bien de ne pas dire vrai ?
Non, il ne dirait pas vrai, reprit-il, en tout cas selon l’opinion de ceux qui s’occupent de ce genre d’arguments.
Alors ne nous étonnons pas si cet objet lui aussi’ se trouve être quelque chose de peu net, en regard de la vérité. 
-Non, en effet.
Veux-tu alors, dis-je, que sur ces mêmes bases nous recherchions, à propos de cet imitateur, ce qu’il peut bien être ? "
Si tu le veux, dit-il.
Eh bien ces lits sont de trois genres. Le premier est celui qui est dans la nature, celui dont nous pourrions affirmer, je crois, que c’est un dieu qui l’a fabriqué. Qui d’autre ?
Personne, je crois.
Un autre est celui qu’a fabriqué le menuisier.
Oui, dit-il.
Et un enfin celui qu’a fabriqué le peintre. N’est-ce pas ?
Admettons.
Donc peintre, fabricant de lits, dieu, ces trois-là président à trois espèces de lits.
Oui, ces trois-là.

 

1) Quelle méthode utilise Socrate pour définir l'imitation?

La méthode que Socrate utilise consiste à poser une forme unique, i.e. à chercher l'essence des choses, ce qu'elles sont en elles-mêmes et non ce à quoi elles servent, ni quelle est leur fonction. Il procède alors en remontant du multiple à l'un, de la multiplicité des lits à l'unité de l'idée du lit. 

2) Quelle différence Socrate fait-il entre l'artiste et l'artisan?

L'artisan fabrique un lit en regardant la forme du lit; c'est parce qu'il sait ce qu'est un lit, qu'il connaît son essence qu'il peut en faire un par son savoir-faire, son art d'artisan- sa technique.
Mais l'Idée du lit est produite elle aussi par un artisan : l'artisan des formes, i.e. Dieu qui crée toutes choses avec un miroir, selon Platon.
Reste l'artiste, le peintre ici, qui imite des lits fabriqués : il multiplie les apparences.


3) Qu'est-ce qu'un sophiste?

Un sophiste est un orateur qui recherche le pouvoir et non la vérité. Pire encore, selon Platon, il vend son savoir alors que le savoir n'a pas de prix mais une valeur. 


 4) Quels sont les trois lits que distingue Socrate?

1/ Le lit le plus réel est l'Idée du lit, créée par l'artisan des Formes 
2/ le lit de l'artisan est une copie de l'Idée du lit, il est donc moins réel que l'Idée du lit
3/ le lit du peintre est une copie du lit de l'artisan : il l'imite, il n'est pas une chose en lui-même, il a beaucoup moins de réalité que le lit de l'artisan, il n'est qu'un trompe-l'oeil. Il est donc une copie de copie de l'Idée du lit. Il multiplie dangereusement les apparences; il éloigne les hommes de la réalité.






L'art n'est-il qu'un divertissement? (pistes de correction de dissertation)


Introduction


Il semble facile de ne voir dans l'art qu'un jeu divertissant, détournant des inquiétudes du quotidien : un film, quel qu'il soit, quelle qu'en soit la qualité cinématographique, a toute sa valeur parce qu'il m'arrache pour un temps finalement assez court à mes soucis. Pourtant l'art est aussi un moyen de voir différemment la vie quotidienne : la fiction du cinéma me fait vivre des émotions, réfléchir sur des problèmes bien réels (l'instruction militaire dans la première partie de Full Metal Jacket de Stanley Kubrick). 
L'art entendu comme l'ensemble des productions artistiques (musiques, tableaux, sculptures, chorégraphies, films, oeuvres littéraires...) n'est-il qu'un moyen d'oublier le quotidien, de fuir la réalité pour un instant, faute de mieux? ou bien l'art n'est-il pas plutôt ce qui peut nous rapprocher du réel parce que nous prenons une distance réfléchie par rapport à lui?
Si l'art nous détourne du réel, est-ce pour ne jamais y revenir ou bien pour se l'approprier autrement?




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