jeudi 19 mai 2016

Le bonheur - Textes et corrigés




TEXTE 1 :



Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. Par conséquent, si l'on considère avec justesse que la mort n'est rien pour nous, l'on pourra jouir de sa vie mortelle. On cessera de l'augmenter d'un temps infini et l'on supprimera le regret de n'être pas éternel. Car il ne reste plus rien d'affreux dans la vie quand on a parfaitement compris qu'il n'y a pas d'affres après cette vie. Il faut donc être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu'elle serait un événement pénible, mais parce qu'on tremble en l'attendant. De fait, cette douleur, qui n'existe pas quand on meurt, est crainte lors de cette inutile attente !

Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n'est rien pour nous, puisque lorsque nous existons la mort n'est pas là et lorsque la mort est là nous n'existons pas. Donc la mort n'est rien pour ceux qui sont en vie, puisqu'elle n'a pas d'existence pour eux, et elle n'est rien pour les morts, puisqu'ils n'existent plus. Mais la plupart des gens tantôt fuient la mort comme le pire des maux et tantôt l'appellent comme la fin des maux. Le philosophe ne craint pas l'inexistence, car l'existence n'a rien à voir avec l'inexistence, et puis l'inexistence n'est pas un méfait.


EPICURE, Lettre à Ménécée, trad. E. Boyancé P.U.F.

 Corrigé possible : Le texte porte sur le thème de la représentation commune de la mort. Epicure défend la thèse selon laquelle il faut s'habituer à se représenter la mort comme inexistante. Il répond donc à la question de savoir s'il faut penser la mort comme une réalité ou comme une fiction. Le problème philosophique est celui du caractère irrationnel et irréel ou illusoire de la pensée de la mort.
Argumentation : L'auteur invite le lecteur à suivre son conseil concernant sa façon de se représenter la mort : d'emblée il s'agit de remettre en cause notre peur habituelle de la mort, parce qu'elle n'a aucun fondement dans nos sensations et que l'auteur réduit le bien et le mal à la sensation. Il en tire la conséquence pratique selon laquelle on vivra heureux si l'on change d'habitude de pensée pour suivre cette nouvelle habitude (penser que la mort n'est rien pour nous). La conséquence théorique en est qu'on ne désirera plus de faux biens (l'immortalité) à condition de renoncer à l'idée qu'après la mort nous attendent les pires des maux. Cela suppose simplement de réfléchir, de mettre à distance ses appréhensions d'un mal inexistant. Epicure en conclut alors que nous ne rencontrons jamais la mort, qu'elle n'a donc de réalité ni pour les vivants, ni pour les morts. C'est donc se comporter de manière stupide que de fuir ou à l'inverse d'appeler la mort. Seul le philosophe, qui distingue ce qui existe de ce qui n'existe pas, peut vivre sans peur de l'idée de la mort : lui seul vit heureux.


TEXTE 2 :

I. De toutes les choses du monde, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. Celles qui en dépendent sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions. Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités ; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions. Les choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature, rien ne peut ni les arrêter, ni leur faire obstacle ; celles qui n'en dépendent pas sont faibles, esclaves, dépendantes, sujettes à mille obstacles et à mille inconvénients, et entièrement étrangères. Souviens-toi donc que, si tu crois libres les choses qui de leur nature sont esclaves, et propres à toi celles qui dépendent d'autrui, tu rencontreras à chaque pas des obstacles, tu seras affligé, troublé, et tu te plaindras des dieux et des hommes. Au lieu que si tu crois tien ce qui t'appartient en propre, et étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne te forcera à faire ce que tu ne veux point, ni ne t'empêchera de faire ce que tu veux ; tu ne te plaindras de personne ; tu n'accuseras personne ; tu ne feras rien, pas même la plus petite chose, malgré toi ; personne ne te fera aucun mal, et tu n'auras point d'ennemi, car il ne t'arrivera rien de nuisible. Aspirant donc à de si grands biens, souviens-toi que tu ne dois pas travailler médiocrement pour les acquérir, et que, en ce qui concerne les choses extérieures, tu dois entièrement renoncer aux unes, et remettre les autres à un autre temps. Car si tu cherches à les accorder ensemble, et que tu poursuives et ces véritables biens et les richesses et les dignités, peut-être n'obtiendras-tu même pas ces dernières, pour avoir désiré les autres ; mais certainement tu manqueras d'acquérir les biens qui peuvent seuls faire ta liberté et ton bonheur.

ÉPICTÈTE, Manuel, Traduit par André Dacier (1651-1722)

 Corrigé possible :  Le texte porte sur le caractère dépendant ou indépendant de l'homme à l'égard des choses du monde. L'auteur défend l'idée selon laquelle distinguer les choses qui dépendent de nous de celles qui n'en dépendent pas est le seul moyen de parvenir au bonheur et à la liberté. Il répond donc à la question de savoir s'il faut distinguer les choses qui dépendent de nous de celles qui n'en dépendent pas pour être libre et heureux. Le problème philosophique du texte est la confusion entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous dans les choses du monde.
Argumentation : Tout d'abord, Epictète caractérise la distinction entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous( l. 1 à 7). Il en conclut un conseil d'ordre moral portant sur notre croyance à propos des choses du monde : il est nécessaire de distinguer, théoriquement ces deux types de choses. (l. 7 à 14). Il en conclut enfin un conseil d'ordre moral, toujours, sur la méthode à suivre pour être libre et heureux. (l.14 à fin)




TEXTE 3 :



Ce à quoi ils tendent de toutes leurs forces, c'est le bonheur général des troupeaux sur le pâturage, avec la sécurité, le bien être et l'allègement de l'existence pour tout le monde. Les deux rengaines qu'ils chantent le plus souvent sont égalités des droits et pitié pour tout ce qui souffre, et ils considèrent la souffrance elle-même comme quelque chose qu'il faut supprimer. Nous, qui voyons les choses sous une autre face, nous qui avons ouvert notre esprit à la question de savoir ou et comment la plante « homme » s'est développée le plus vigoureusement jusqu'ici [...], nous pensons que la dureté, la violence, l'esclavage le péril dans l'âme et dans la rue, que la dissimulation, le stoïcisme, les artifices et les diableries de toutes sortes, que tout ce qui est mauvais, terrible, tyrannique, tout ce qui tiens de la bête de proie et du serpent sert tout aussi bien à l'élévation du type homme qu'à son contraire.


Nietzsche, Par-delà bien et mal, II, L'esprit libre, § 44, Bouquins p. 596.


Corrigé possible : Le texte porte sur le thème de l'idée philosophique du bonheur collectif. L'auteur défend la thèse selon laquelle le bonheur collectif ne consiste pas à suivre passivement une norme du bien. Il traite donc la question de savoir s'il est pertinent de penser le bonheur humain selon les normes du bien et du mal. Le problème est celui de la relativité de l'idée du bonheur collectif.
Argumentation : Après avoir caractérisé le bonheur au sens général du terme, comme une illusion commune de sécurité (l 1 à 4), Nietzsche défend la thèse selon laquelle pour définir le bonheur de l'être humain on ne peut se limiter à la distinction commune entre des caractères bons et mauvais, mais on doit les intégrer et les dépasser. (l 4 à la fin)



TEXTE 4 :



On peut considérer l'histoire de l'espèce humaine, dans l'ensemble, comme l'exécution d'un plan caché de la nature, pour réaliser, à l'intérieur , et dans ce but, aussi à l'extérieur, une constitution politique parfaite, car c'est la seule façon pour elle de pouvoir développer complètement en l'humanité toutes ses dispositions. (...)

Aujourd'hui, les États sont déjà dans des relations mutuelles si artificielles qu'aucun ne peut appauvrir sa culture intérieure sans perdre de sa puissance et de son influence par rapport aux autres. Ainsi, même les intentions ambitieuses des États préservent, sinon le progrès, du moins le maintien de ce but de la nature. Bien plus : aujourd'hui, on ne peut très probablement pas attenter à la liberté civile sans porter par là préjudice à tous les métiers, surtout au commerce, mais aussi, de cette façon, sans que l'affaiblissement des forces de l’État ne se sente dans les relations extérieures. Mais cette liberté s'étend peu à peu. Quand on empêche le citoyen de chercher son bien-être par tous les moyens qui lui plaisent, pourvu qu'ils puissent coexister avec la liberté d'autrui, on entrave le dynamisme de l'activité générale et, par là, d'autre part, la force du tout. C'est pourquoi on supprime de plus en plus les limites mises aux faits et gestes des personnes, et on concède la liberté générale de religion. Et ainsi, les Lumières se dégagent progressivement du cours des folies et des chimères, comme un grand bien que le genre humain doit aller jusqu'à arracher des projets égoïstes d'expansion de ses souverains, pourvu qu'ils comprennent leur propre intérêt. Mais ces lumières, et avec elles aussi un certain intérêt du cœur que l'homme éclairé ne peut éviter de prendre pour le bien qu'il conçoit parfaitement, doivent peu à peu monter jusqu'aux trônes, et même avoir une influence sur leurs principes de gouvernement. Bien qu'à l'heure actuelle, par exemple, il ne reste que peu d'argent à nos gouvernants pour les institutions publiques d'éducation et, somme toute, pour tout ce qui concerne l'amélioration du monde, parce que tout est déjà porté au compte de la guerre à venir, ils trouveront pourtant là que c'est leur propre intérêt de ne pas, c'est le minimum, contrarier les efforts privés, certes faibles et lents, de leurs peuples.
Emmanuel Kant (1784), Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique 8è proposition

 Corrigé possible : Le texte porte sur le thème de l'extension progressive de la liberté dans les Etats. L'auteur défend l'idée selon laquelle il faut que les Etats étendent la liberté politique des citoyens. Il répond donc à la question de savoir s'il faut étendre ou limiter la liberté individuelle au sens politique du terme. Le problème philosophique est celui de la nécessité politique de la liberté individuelle.
Argumentation : 1/ thèse d'une histoire humaine finalisée (ligne 1 à 4). 2/ constat d'une situation politique de la culture dans les Etats (ligne 5 à 10). 3/ le caractère progressif de l'extension de la liberté civile et religieuse (ligne 11 à 15) 4/ l'émergence et l'influence des Lumières sur la conduite des Etats.

2 commentaires:

  1. En quel sens le désir de faux bien est immoral? Qu'est ce qui est sous entendu derrière l'expression de "faux biens"? Superficiels, illusoires, futiles?
    cf. extrait du corrigé du texte 1 d'Epicure sur la mort : "La conséquence théorique en est qu'on ne désirera plus de faux biens (l'immortalité) à condition de renoncer à l'idée qu'après la mort nous attendent les pires des maux."

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  2. Les faux biens sont ceux qui ne sont sans fondement, illusoire comme l'immortalité : elle est impossible pour l'homme, il est donc inutile et vain de la désirer. Les désirs naturels mais non nécessaires - à la survie du corps - comme le désir sexuel, ou les désirs liés aux cinq sens (désirer regarder un beau paysage, entendre une belle musique, toucher un objet dont la forme nous plaise...)sont superficiels. Car, ils sont un luxe inutile à qui souhaite atteindre l'ataraxie. Plus encore les désirs non nécessaires sont plus difficiles à satisfaire que ceux qui sont naturels et nécessaires : ils sont donc une cause supplémentaire de troubles, de frustrations.
    Si le désir de faux bien est immoral c'est ici au sens où il n'est pas conforme à la doctrine morale d'Epicure. Celle-ci pose à son principe le bonheur comme ataraxie, absence de troubles pour l'âme. Rejeter cette thèse est prendre une position contraire à la morale épicurienne.

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