samedi 19 novembre 2016

Analyse de film : Full Metal Jacket, Stanley Kubrick, 1987


FULL METAL JACKET

1. Analyse de la première partie du film, consacrée à l'entraînement des G.I. américains.









Question 1 : Le discours du Sergent instructeur Hartmann est-il persuasif ou convaincant ? Justifiez votre réponse en définissant ce qu'est un discours persuasif et ce qu'est un discours convaincant. (1'25'')




Le discours du Sergent Hartmann est persuasif car il parvient à provoquer des émotions -la peur, la colère, voire la haine- chez les soldats qu'ils forment. Il ne s'adresse pas à eux avec des arguments, il ne cherche pas à les faire réfléchir, c'est pourquoi il n'est pas convaincant. Il intimide, il torture les engagés dont il a la responsabilité afin de les forcer à surmonter leur peur, à devenir des « machines à tuer », mais non pas des robots : ils doivent donc être endoctrinés pour être des tueurs performants, efficaces.







Question 2 : Pourquoi le personnage de « Baleine » est-il harcelé par le Sergent instructeur ? (5'32'')

Le personnage de « Baleine » est harcelé par le Sergent d'abord parce qu'il sourit, parce qu'il est content d'être là et n'a pas peur du Sergent. Ce dernier le torture en lui ordonnant de s'étrangler lui-même dans sa main : acte pervers et sadique de torture qui a pour but de discipliner, de dresser des hommes comme on pourrait dresser des animaux. La formation de l'instructeur relève du dressage, en effet, au sens où elle instaure une domination, un rapport de force entre lui et ses engagés. Le sergent prétend même que plus ses engagés le haïront, plus ils apprendront. Or un apprentissage exclut toute contrainte, tout rapport de force : il suppose au contraire un besoin sincère d'apprendre, une liberté de penser autrement que d'une manière unique, dogmatique. L'instruction ici est une mise au pas, une mise en ordre de l'armée (c'est le sens du verbe latin « instruere »), elle est donc d'abord une discipline, brutale et perverse. Elle se double d'un discours idéologique et cynique : tout élément qui ne sera pas à la hauteur sera éliminé, par un harcèlement constant – cela peut rendre fou, cela peut faire perdre aux hommes le sens de la réalité.



Question 3 : En quoi consistent les exercices militaires dans le film ?




(22')








(8'52'')
Les exercices militaires ont pour but de discipliner les engagés, de développer leur « instinct de tueur » : pour cela l'instructeur les contraint à associer à la pulsion de tuer celle de la sexualité. Il réduit donc la sexualité à une pulsion primaire, i.e il ne la considère pas comme une relation humaine libre d'abord. Les chants scabreux, obscènes ont cette fonction de réveiller, de provoquer en eux des réactions primaires.


(12')







Leur contenu est purement technique : marcher au pas, courir au même rythme, défiler avec son arme et la manipuler d'une manière identique. Le but est aussi de fédérer l'unité, de faire en sorte qu'ils marchent d'un seul pas, déterminé et efficace.


Question 4 : Quel est le rôle du fusil pour un soldat, selon l'instructeur ? (9'44'')

La prière du fusil est analogue au « Notre Père » chrétien, prière que l'on fait le soir avant de dormir : il y a donc ici une religion du fusil. Le contenu de la prière en revanche est beaucoup plus pauvre : c'est un discours de propagande militariste. Ils sont couchés au garde-à-vous :


dans l'intimité même et dans la position de repos ils sont contraints à être des tueurs :« Il faut que je maîtrise mon fusil comme il faut que je maîtrise ma vie ». Les engagés sont contraints d'avoir un rapport de domination avec leur arme et de penser que leur rapport à la vie doit être de même nature : c'est un discours volontariste, qui fait l'apologie de la domination armée. La raison d'être du fusil est le soldat qui le possède, de même que la raison d'être du soldat est son arme : il y a là une déshumanisation des soldats parce qu'il est réduit à une arme. Plus encore le soldat et son arme sont les sauveurs de la patrie, ie de la vie : il y a donc une idéologique nationaliste qui réduit la vie à la patrie. La prière finit par une adresse à Dieu mais elle vise la défense de la patrie : la patrie est plus importante que Dieu, la croyance en la patrie est plus importante que celle en Dieu.



Question 5 : En quoi le passage dans lequel « Baleine » mange un beignet fourré qu'il avait caché, est-il un moment critique du film ? Décrivez cette scène et expliquez les conséquences qu'elle aura pour « Baleine ». (23'30'')

Dans cette scène, Baleine transgresse un interdit : emporter dans le dortoir de la nourriture. L'instructeur se rend compte alors qu'il ne peut pas dominer « Baleine », il va donc changer de méthode d'instruction (de management en un sens) : il punit toute la section et en apparence récompense Baleine en lui donnant l'ordre de manger son beignet fourré : or cet ordre est doublement pervers et humiliant car il humilie à la fois « Baleine », seul au milieu du dortoir à manger l'objet de son infraction, mais il humilie aussi toute la section qui n'est pourtant pas responsable de l'infraction que « Baleine » a commise. Avant cette scène, les membres de l'unité éprouvent de la pitié ou au mieux essaient d'aider « Baleine ». Après cette scène, l'unité se trouve punie à plusieurs reprises à cause de « Baleine », ce qui va provoquer leur agressivité et leur cruauté envers lui dans la scène suivante.





Question 6 : Pourquoi les soldats de l'unité s'en prennent-ils à « Baleine » ? Décrivez la scène, expliquez ses conséquences et proposez une interprétation de son sens. (28')





Cette scène est le résultat de l'instruction du sergent Hartmann : il transfère le rapport de domination qu'il exerce sur chacun des engagés, à l'unité entière en désignant un bouc émissaire. L'unité va donc à son tour exercer une domination sur lui afin de le faire rentrer dans le rang, de le contraindre à être performant : ce qu'il deviendra mais en perdant la raison, le sens de la réalité. Ce châtiment corporel est humiliant, c'est une trahison de l'unité envers « Baleine ». Le regard de ce dernier, dans les scènes suivantes, n'est plus expressif mais fixe, ailleurs en un sens, comme s'il était dans un état second, dans un délire : il devient non pas une machine à tuer mais un robot. « tu as ressuscité dans la peau d'un crack mon petit Baleine » lui dira l'instructeur un peu plus loin en le recrutant comme tireur dans son unité.




Question 7 : Pourquoi « Baleine » a-t-il une arme chargée dans le dortoir ? (39'40'')




On peut penser qu'il a l'intention de se défendre contre toute forme d'agression, c'est-à-dire contre ceux qui le harcèlent : son unité, son instructeur. On peut croire aussi qu'il veut se venger : son attitude est délirante car il n'est pas sur le moment en danger mais le fait d'avoir été harcelé, torturé par tout le monde, le rend fou.







Question 8 : Pourquoi tue-t-il son instructeur ? Pourquoi se suicide-t-il ensuite ? (42')

Il tue son instructeur parce que celui-ci l'agresse verbalement, il lui ordonne de déposer son arme en criant. « Baleine » semble ne plus avoir conscience de la réalité alors : il se sent agressé et il réagit alors en se servant de son arme, après avoir hurler la prière du fusil. Le lieu de la scène, les toilettes est significatif lui aussi : le film se fonde sur le thème de l'association des pulsions primaires du tueur et de la sexualité, mais aussi des pulsions scatologiques. « je suis déjà dans un monde merdique », dit Baleine avant de crier sa prière du fusil.

S'il se suicide ensuite c'est sans doute par désespoir : il ne tue pas « Guignol » parce que celui-ci ne l'agresse pas, peut-être aussi parce qu'il avait une relation fraternelle avec lui, avant qu'il ne le trahisse comme les autres dans la scène du tabassage dans le dortoir.

Sans doute prend-il conscience, après avoir tué son instructeur, de ce qu'il a fait, ou du fait qu'il n'a plus d'espoir dans ce monde pervers et cruel, cet enfer dans lequel on l'a contraint de vivre.










2. Analyse de la deuxième partie du film, consacrée à la guerre du Vietnam


Question 1 : Quel est le but de la réunion des officiers de communication de l'armée ? Quelles sont leurs missions (47'11'')


Le but de la réunion des officiers est de faire de la propagande pour l'armée américaine. Le lieutenant censure les articles des journalistes de l'armée. La devise écrite dans la salle de réunion assume cette fonction : « First to go, last to know – We will defend to the death the right to be misinformed » (« Premiers à aller -au combat – derniers à savoir - pourquoi y aller- nous défendrons jusqu'à la mort le droit d'être mal informé »). Le cynisme de la devise est assumé par le lieutenant qui censure les textes des journalistes de l'armée. Il leur demande, conformément à un « mémo » de l'armée, de remplacer l'expression « recherche-destruction » par celle plus neutre de « balayage-nettoyage » : ce vocabulaire hygiéniste rend plus facile l'oubli de la réalité : celle de tueries militaires légitimées par la guerre. La mission de ces journalistes doit être de présenter des informations à l'avantage de l'armée, pour motiver les troupes – donner des images de soldats morts en héros – et pour rendre populaire la guerre auprès du peuple américain. Le but est donc de justifier une guerre coloniale.




Question 2 : Le tireur de l'hélicoptère est-il un héros ? Définissez ce qu'est un héros ? (55'45'')


Le tireur de l'hélicoptère est un héros si on considère qu'un héros est celui qui commet des actes héroïques, qui risque sa vie pour défendre son pays. Or, ce tireur tue des gens sans défense, des civils : c'est un criminel de guerre. Plus encore, c'est un tireur sadique : il est heureux de tuer des innocents désarmés (« c'est pas le pied la guerre ! »). Il se considère comme un héros et demande à « Guignol » de faire un papier sur lui : il se vante d'avoir tué 157 vietnamiens, dont des femmes et des enfants, et évidemment des hommes désarmés. Il n'a pas conscience d'avoir tué des êtres humains : son acte, en ce sens, est inhumain.





Question 3 : Pourquoi le badge de « Guignol » pose-t-il problème, au lieutenant lors de la réunion de presse militaire, puis au colonnel sur le champ de bataille ? (1h01'46')


Le bagde de « Guignol » est un symbole de paix et d'amour. Il est en contradiction avec l'inscription qu'il porte sur son casque : « Born to kill » (« né pour tuer »). Sa mission de soldat consiste, en effet, à tuer l'ennemi. Le lieutenant lui conseille de ne pas aller sur le champ de bataille avec ce badge car ce ne sera pas pris comme une plaisanterie. C'est la raison pour laquelle le colonel, sur le champ de bataille, devant le charnier de vietnamiens, le menace de cour martiale. Il prend ce badge pour une marque d'indiscipline, de provocation pacifiste, voire anti-militariste.





Question 4 : Qu'est-ce qu'une exécution de masse ? Dans cette scène, qui est responsable du massacre ? Qui est victime du massacre ? 1h00'05''



Une exécution de masse suppose qu'on nie toute valeur à la vie humaine individuelle et universelle. C'est un crime contre l'humanité. Cela consiste à tuer un homme parce qu'on lui nie le droit de vivre. Ici, ce sont les communistes vietnamiens qui ont organisé méthodiquement un massacre pour des raisons idéologiques. Ils ont utilisé une ruse, un stratagème pour tromper ceux qu'ils voulaient exécuter – des officiers sud-vietnamiens et des instituteurs – parce qu'ils représentent une menace pour l'armée nord-vietnamienne.





Question 5 : Quel effet est provoqué par la musique dans la scène suivante ? (1h12'10'') :
Wooly Bully, Sam the Sham and the Pharaos, 1965


Dans cette scène qui suit une bataille victorieuse pour l'unité américaine, la musique contraste très fortement avec l'action : trois soldats journalistes filment une scène de guerre – des tirs de chars d'assaut, des évacuations de soldats gravement blessés sur des civières, des soldats abrités derrière un mur de débris et plaisantant vulgairement sur la guerre. La musique, Rock-and-roll, est festive, burlesque. Cela provoque un effet de dérision, de folie. Stanley Kubrick tourne en dérision la guerre : nous assistons à une scène de pure folie.



Question 6 : Quel est l'avis des soldats sur la guerre (interview dans la ville de Huê) ? (1h16'38'')



Lors de l'entretien des soldats dans la ville de Huê, force est de constater que les soldats ont un avis très sommaire sur la guerre : ils ne comprennent pas vraiment pourquoi ils sont là (« First to go, last to know »). Certains sont en accord avec le discours de propagande de l'armée, d'autres sont choqués par le décalage entre le comportement des vietnamiens – leur rejet des soldats américains, leur ralliement aux américains considéré comme une forme de lâcheté – et leur expérience de la guerre. Ils ont le sentiment de risquer leur vie sans véritable raison. Leurs préoccupations relèvent plutôt de l'urgence : survivre, satisfaire des pulsions primaires pour se sentir vivant. Ces pulsions se résument pour l'essentiel à celle de tuer (cf. La scène du début de la deuxième partie, avant l'attaque du camp militaire, dans laquelle les soldats s'ennuient de ne pouvoir tuer l'ennemi : « je veux aller sur le feu ») et à celle de satisfaire ses besoins sexuels (la sexualité est réduite à l'extériorisation d'une pulsion, elle n'est pas une relation humaine, mais une relation marchande que l'on peut avoir avec une prostituée – cf les deux scènes avec une prostituée). En résumé, les soldats interrogés ne semblent pas avoir conscience de ce qu'ils font.



Question 7 : Quels sont les préjugés rapportés dans le film : sur les prostituées, les vietnamiens, les « noirs » américains ? (1h19'55'')


Les préjugés sur les prostituées sont qu'elles ne sont pas des femmes, des êtres humains mais des moyens de satisfaire des pulsions sexuelles par un jeu sadique et pervers : le fait de payer une prostituée en échanges de prestations sexuelles suppose qu'on mette de côté toute conscience morale. Il faut être capable pour cela de mettre à part la conscience de la situation et de la relation qu'on instaure et dont on profite, pensant par là-même affirmer sa virilité. Quand bien même la prostituée assumerait d'être l'esclave sexuelle de son client, la relation est asymétrique : elle accepte d'être considérée comme une chose, d'être déshumanisée. Le client, quant à lui, accepte de réduire la relation sexuelle à une relation marchande, à une prestation de service, en somme de déshumaniser une femme ou plus largement un être humain. Quel que soit le préjugé sur les prostituées, il a pour effet d'empêcher celui qui en est imprégné de regarder une femme comme un être libre, singulier, de vivre une relation libre : il se déshumanise lui-même.

Les vietnamiens sont dénommés par les soldats américains comme des « bridés », « niacoués », termes discriminants et insultants. Ils sont soit des ennemis à tuer, soit des lâches qui préfèrent la vie à la liberté.

Les noirs sont considérés comme inférieurs aux « blancs » (dont la brute est un représentant éminent), malgré le fait qu'on leur reconnaît d'être plus forts physiquement et sexuellement.



Question 8 : Pourquoi le personnage de « Guignol » exécute-t-il le tireur embusqué, une jeune femme vietnamienne ? Expliquer l'évolution du personnage de « Guignol » tout au long du film. (1h45'47'')



L'on pourrait penser que « Guignol » tue le soldat vietnamien par charité et parce qu'elle lui demande de le tuer pour abréger ses souffrances : or, cela va contre toutes les convictions que le personnage de « Guignol » a défendues depuis le début du film. Cet acte qu'il commet n'est pas un acte de soldat, ce n'est pas un acte de guerre puisque le soldat ennemi est à terre et désarmé : c'est un meurtre, un crime de guerre. « Guignol » devient un tueur dans cette scène, il trahit ses convictions. La musique ici utilisée par Kubrick est la même que celle qu'il a employée lors de la scène où « Baleine » tue son instructeur avant de se suicider. C'est une scène de crise pour le personnage : il change de nature. Comme Baleine, il devient un tueur, il transgresse toute loi, toute morale, tout droit humain. La guerre a eu raison de lui de même que la formation militaire de l'instructeur Hartmann a eu raison de « Baleine ». Certes, la folie de « Guignol » semble plus acceptable ou compréhensible que celle de « Baleine ». Pourtant elle suppose le même manque de conscience de la réalité. Il a cédé à ses pulsions de tueur. C'est une réaction irrationnelle, de colère, de haine et de vengeance mêlées.



Question 9 : Expliquez la scène finale. (1h47'16'')




La scène finale est apocalyptique : dans une ville en ruine et en feu, la nuit, les soldats américains avancent déployé sur le champ de bataille en chantant ensemble avec enthousiasme, le thème d'un cartoon célèbre des années 1960 : Mickey Mouse Club. C'est une scène de fin du monde, sans espoir : seule est visible la destruction du monde, au sens physique du terme, mais aussi au sens moral du terme : tous les personnages, sans exception, sont devenus des tueurs. L'humanité, dans la guerre, non seulement détruit les choses, les constructions humaines, mais elle se détruit elle-même au sens où elle se rabaisse à la satisfaction de pulsions, de réactions primaires (le meurtre, la sexualité physiologiquement comprise). La critique de la guerre est ici totale : il n'y a rien d'humain dans la guerre. Les hommes n'ont rien à y gagner, c'est sans espoir aucun.



Question 10 : Quel est le thème du film ? Quelle est la thèse du cinéaste ? Quel est le problème du film ?



Le thème du film est la guerre, sa préparation militaire et sa réalité dans les combats militaires.

La thèse du film est que la guerre est une folie humaine : elle rend fou les hommes en cherchant à leur inculquer la discipline nécessaire pour tuer. Elle est une folie de l'humanité qui perd toute conscience de la réalité, aveuglée par une puissance de domination, et une déshumanisation de celui qu'on désigne comme l'ennemi.

Le problème du film est celui de la difficulté à être libre, soi-même, tant individuellement que collectivement dans la guerre : l'héroïsme guerrier dispense de toute conscience de nos actes.


























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