dimanche 13 novembre 2016

Explication de texte : Malebranche - le bonheur




     Tout le monde se pique de raison, et tout le monde y renonce : cela paraît se contredire, mais rien n'est plus vrai. Tout le monde se pique de raison, parce que tout homme porte écrit dans le fond de son être que d'avoir part à la raison, c'est un droit essentiel à notre nature. Mais tout le monde y renonce parce qu'on ne peut s'unir à la raison, et recevoir d'elle la lumière et l'intelligence, sans une espèce de travail fort désolant, à cause qu'il n'y a rien qui flatte les sens. Ainsi les hommes voulant invinciblement être heureux, ils laissent là le travail de l'attention, qui les rend actuellement malheureux. Mais s'ils le laissent, ils prétendent ordinairement que c'est par raison.


      Le voluptueux croit devoir préférer les plaisirs actuels à une vue sèche et abstraite de la vérité qui coûte néanmoins beaucoup de peine. L'ambitieux prétend que l'objet de la passion est quelque chose de réel, et que les biens intelligibles ne sont qu'illusions et que fantômes ; car d'ordinaire, on juge de la solidité des biens par l'impression qu'ils font sur l'imagination et sur les sens. Il y a même des personnes de pitié, qui prouvent par raison qu'il faut renoncer à la raison, que ce n'est point la lumière mais la foi seule qui doit nous conduire et que l'obéissance aveugle est la principale vertu des chrétiens.



Malebranche ,
La Recherche de la Vérité (1674-1675).




Introduction



     Le texte de Malebranche a pour thème le rejet de la raison par les hommes. Il défend la thèse selon laquelle le bonheur implique un effort d'attention rationnel. Il traite donc la question de savoir si l'on peut être heureux sans faire usage de la raison? Le problème philosophique est celui du caractère essentiel ou nécessaire de la raison dans la recherche du bonheur. (argumentation / mouvement du texte) (1) L'auteur relève le paradoxe suivant : les hommes prétendent être doués de raison mais n'en usent pas. C'est pourquoi ils veulent être heureux sans effort de réflexion. Or, pour être heureux, selon l'auteur, il faut un travail de l'attention. Pire encore, les hommes abandonnent ce travail pour de fausses raisons, par facilité. (2) Cette lâcheté morale s'appuie sur des inversions théoriques entre le réel et le fictif, poussant le raisonnement jusqu'à justifier rationnellement l'abandon de la raison. A l'aide de trois types d'homme, l'auteur explique l'illégitimité de cette inversion. (problématique de l'explication de texte)






Développement



     I. Malebranche énonce d'emblée un paradoxe concernant le rapport des hommes à la raison. Si tous prétendent être doués de raison, en revanche personne n'en fait un usage satisfaisant. Tout se passe comme s'ils étaient doués d'une faculté qu'ils laissaient en sommeil.






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    1. L'auteur donne ensuite une explication de ces deux opinions. D'une part, si tout le monde prétend être doué de raison, c'est en vertu de l'idée que cela relève d'un droit de notre nature. Par différence avec les autres natures – végétales, minérales et animales – nous portons dans notre être la marque de la raison. Définir un être humain consiste d'abord à en relever le caractère rationnel ; en second lieu seulement on considérera son usage et ses productions. En ce sens, il n'y a pas de trace de l'usage de la raison chez d'autres êtres que l'homme. Il n'y a pas de science, ni d'art, ni même de technique dans le règne animal.








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    2. D'autre part, si personne n'use de la raison, c'est parce que son usage et ses productions nécessitent un travail i.e. une transformation d'un donné par un effort de la volonté et de la pensée. Or, ce travail est comme un arrachement à la passivité naturelle de l'homme. Cette passivité est conditionnée par la sensibilité. Plus l'homme est sensible, plus il poursuit les sensations agréables, plus il fuit les sensations désagréables, moins il use de raison. L'auteur distingue donc radicalement la sensibilité et la raison, l'une excluant l'autre. Il n'y a rien de sensible dans la raison ni rien de rationnel dans la sensibilité. Or, user de la raison c'est d'abord s'abstraire des sensations, s'écarter de la poursuite de l'agréable par un effort de l'attention. Il s'agit de tendre vers (attention vient du latin ad-tendere) un objet abstrait, i.e. non sensible, dont le goût est tout à fait inhabituel, peu séduisant dès l'abord. En cela, le travail de l'attention est désolant, il fait table rase du milieu sensible dans lequel on est habitué à vivre et dans lequel on cherche ,à tort, à être heureux. Or, les hommes sont malheureux parce que précisément ils délaissent ce travail de l'attention, tournant leur esprit vers des objets sensibles. Ils prennent ainsi pour de vrais biens des biens qui ne sont qu'apparents. Leur malheur est dû à leur ignorance, et leur ignorance est due au fait qu'ils sont le jouet de leurs sens. Cette poursuite indéfinie des sensations est leur unique horizon dans l'existence. Aussi leur semble-t-il raisonnable de vivre dans une quête indéfinie, toujours répétée et désespérée des mêmes biens illusoires. Or, prétendent-ils sincèrement qu'ils vivent ainsi par raison ou confondent-ils sans le savoir la sensibilité et la raison?


     II. L'auteur convoque alors trois types d'hommes, i.e. de vies orientées vers un but indéfiniment recherché.






     1. Le voluptueux, tout d'abord, cherche indéfiniment le plaisir des sens. Il est tellement dépendant de ce plaisir organique qu'il se persuade qu'il est préférable de vivre ainsi plutôt que de rechercher la vérité, abstraite, insensible. Il prend prétexte de sa détermination par les sens pour justifier son manque de curiosité, de courage intellectuel. L'ignorance cautionne une obligation fausse, trompeuse : la mauvaise foi l'emporte sur l'honnêteté intellectuelle de celui qui cherche à connaître la vérité. 





   2. L'ambitieux, ensuite, cultive la même mauvaise foi au point d'inverser le réel et l'imaginaire. Confondant la réalité présente avec un futur fictif, il ne peut distinguer les biens intelligibles des illusions. Sa vie est tout orientée vers l'objet de son ambition, être l'homme le plus riche du monde, par exemple.  Or, vivre ainsi exclut un rapport authentique au présent. Les seuls biens solides sont ceux qui frappent l'imagination ou les sens, et non les biens qui ne touchent pas ces deux facultés.




     3. Les personnes de pitié, enfin, inversent quant à elles, le rapport entre la raison et la sensibilité, au sens de compassion, religieuse plus exactement encore. Prétendre que la compassion, le sentiment bienveillant envers la souffrance des autres, prime sur la raison est illégitime selon Malebranche. Plus encore, ils prétendent prouver par la raison qu'il faut renoncer à la raison. Il faudrait donc s'en remettre à une faculté absolue qui nous assure le bonheur : la foi. On justifie ainsi par une faculté surnaturelle l'abandon d'une faculté naturelle. L'argument est rationnel, selon eux, mais paradoxalement fondé sur un sentiment. Il y a là une pétition de principe qui conteste alors l'idée d'une vertu religieuse faisant abstraction de la raison.




     4. Si donc ces trois types d'homme inversent le rapport théorique entre le réel et le fictif on peut en conclure que si la foi a une place dans la philosophie, pour Malebranche, prêtre de l'Oratoire par ailleurs, c'est d'abord en laissant une place à la raison.
Nicolas Malebranche (1638-1715)
Il y aurait dans la raison humaine le signe même d'une réalité surnaturelle qui n'entrave pas pour autant la liberté de la raison. La philosophie est servante de la foi, certes, mais elle est libre tout de même. Tel est le tour de force auquel Malebranche nous invite à réfléchir ici.




Descartes
     5. (Critique) L'usage de la raison auquel nous invite l'auteur ne semble pas requérir de sujet rationnel, or ne pense-t-on pas d'abord à la première personne? La prise de conscience de ma paresse - pour peu que je me lasse de la volupté, de l'ambition ou de la pitié - n'est-elle pas d'abord une expérience subjective? Considérer la raison comme une faculté, générale, sans laquelle aucun bonheur humain n'est possible semble renvoyer à un idéal, dont il faudrait se demander alors s'il n'est pas lui aussi fictif. Qu'est-ce qu'un bonheur pour l'homme si l'on ne peut l'envisager du point de vue d'un sujet? Si je peux être heureux c'est d'abord, nous semble-t-il, dans la prise de conscience qui est la mienne, que les biens que je poursuis sont réels ou fictifs. C'est moi qui juge de la vacuité de ces biens, par un acte libre du jugement. La raison est moins une faculté générale qu'une disposition subjective, qu'il appartient à chacun d'utiliser. En cela, la réflexion personnelle que je mène peut me rendre heureux, content, au sens où je n'éprouve ni aucun manque, ni aucun regret dans les choix que j'ai fait. Et cela à condition que j'ai jugé, librement, que c'était le meilleur choix possible. L'usage de la raison est donc adossé à la fermeté de la volonté. Telle est la solution cartésienne au problème de la morale, dans le Traité des Passions (III, article 153). L'homme généreux est celui qui fait le choix du meilleur, en l'état de ses connaissances, et qui en retire un contentement personnel, une joie durable ; il est tout le contraire de l'homme satisfait - l'homme heureux de posséder une Rolex à 50 ans!
Jacques Séguéla
-  narcissique et spéculaire, sans ego, sans subjectivité par conséquent.




Conclusion





    Face au problème du rejet de la raison par les hommes, Malebranche défend la possibilité d'un bonheur pour les hommes fondé sur un effort d'attention rationnel. (thèse du texte) A condition de ne pas confondre le réel et le fictif, les hommes peuvent être heureux. Prenant le courage de la pensée rationnelle, ils peuvent se tourner vers les vrais biens, intelligibles et non sensibles ou imaginaires. La recherche de la vérité se fait d'abord par la raison et peut conduire seulement dans un deuxième temps à la foi. Les types d'homme que sont le voluptueux, l'ambitieux ou les personnes de pitiés, ne peuvent donc être des figures de bonheur car elles sont dans l'ignorance des vrais biens. Il y a alors une vérité générale à connaître, fondée sur la raison.
     (thèse de l'explication) Or, il nous semble que si la raison mène au bonheur, c'est d'abord parce qu'elle rend possible un usage subjectif de la raison, celui d'un sujet qui pense par lui-même, qui juge de ce qui est vrai ou faux, bien ou mal, sans en référer à aucune faculté surnaturelle. Cet homme seul nous semble véritablement heureux, parce que libre.




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