Autrui


Autrui est à la fois le même et l'autre : un autre sujet ou une autre conscience que la mienne, mais aussi un sujet ou une conscience comme moi. L'autre désigne une personne ou un sujet moral distinct et différent de moi mais aussi le même que moi : il est tout aussi conscience et sujet que je le suis moi-même. Une difficulté consiste alors à rendre compte de la communication des consciences ou des sujets : comme puis-je communiquer avec un autre, qui n'est pas moi, mais qui est tout comme moi sujet et conscience? La notion d'alter ego, d'autre moi-même, pourrait être une solution, au sens où communiquer avec l'autre serait être toujours en terrain connu. Or la communication des conscience ne va pas de soi : signifier ce que l'on pense, plus encore l'exprimer est un des plus grands enjeux de la philosophie elle-même.
Autrui, cet autre moi qui est en même temps autre que moi, peut être considéré comme le passage obligé pour communiquer, voire pour se connaître soi-même. La question est de savoir si la conscience de soi implique la conscience d'autrui, son regard, son attention ; ou bien si elle est toujours seule d'abord pour constituer son rapport à autrui dans un second temps. L'enjeu est de savoir si penser se fait toujours d'abord seul avec soi-même, ou bien si cela suppose une altérité, un autre que moi.


 TEXTE 1
Le respect ne s'adresse jamais qu'à des personnes, en aucun cas à des choses. Les choses peuvent exciter en nous l'inclination, et même de l'amour, quand ce sont des animaux (par exemple des chevaux, des chiens, etc.), ou encore de la crainte, comme la mer, un volcan, une bête féroce, mais jamais de respect. Ce qui se rapproche déjà davantage de ce sentiment est l'admiration, et celle-ci, comme affection, c'est-à-dire l'étonnement, peut aussi se rapporter à des choses, par exemple aux montagnes qui s'élèvent jusqu'au ciel, à la grandeur, la multitude et l'éloignement des corps célestes, à la force et à l'agilité de certains animaux, etc. Mais tout cela n'est point du respect. Un homme peut aussi être un objet d'amour, de crainte, ou d'admiration, et même d'étonnement, sans être pour cela un objet de respect. Son humeur enjouée, son courage et sa force, la puissance qu'il doit au rang qu'il occupe parmi les autres peuvent m'inspirer ces sentiments, sans que j'éprouve encore pour autant de respect intérieur pour ma personne. Je m'incline devant un grand, disait Fontenelle*, mais mon esprit ne s'incline pas. Et moi j'ajouterai : devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je vois la droiture de caractère portée à un degré que je ne trouve pas en moi-même, mon esprit s'incline, que je le veuille ou non, si haute que je maintienne la tête pour lui faire remarquer la supériorité de mon rang. Pourquoi cela? C'est que son exemple me rappelle une loi qui confond ma présomption*, quand je la compare à ma conduite, alors qu'il m'est prouvé par le fait qu'on peut obéir à cette loi, et par conséquent la pratiquer.
*Bernard de Fontenelle (1657-1757), philosophe français, neveu de Corneille, auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes.
*Suffisance, prétention, opinion trop avantageuse de soi-même
Emmanuel KANT, Critique de la raison pratique, 1788
TEXTE 2
Il y a d'ailleurs un autre principe que Hobbes n'a point aperçu et qui, ayant été donné à l'homme pour adoucir en certaines circonstances, la férocité de son amour-propre, ou le désir de se conserver avant la naissance de cet amour, tempère l'ardeur qu'il a pour son bien-être par une répugnance innée à voir souffrir son semblable. (...) Je parle de la pitié, disposition convenable à des êtres aussi faibles, et sujets à autant de maux que nous le sommes ; vertu d'autant plus universelle et d'autant plus utile à l'homme qu'elle précède en lui l'usage de toute réflexion, et si naturelle que les bêtes mêmes en donnent quelquefois des signes sensibles. Sans parler de la tendresse des mères pour leurs petits, et des périls qu'elles bravent pour les en garantir, on observe tous les jours la répugnance qu'ont les chevaux à fouler aux pieds un corps vivant ; un animal ne passe point sans inquiétude auprès d'un animal mort de son espèce. (...) En effet, qu'Est-ce que la générosité, la clémence, l'humanité, sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables, ou à l'espèce humaine en général? (...) Il est donc certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. (...) C'est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu'on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d'autrui qu'il est possible. C'est, en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu'il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l'éducation.

Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, 1755

TEXTE 3

Mais s'il y a bien trois choses qui suscitent l'amour*, dans le cas de l'amour qui a pour objet les êtres inanimés, on ne parle pas d'amitié, parce que cet objet ne paye pas d'amour en retour, et qu'on ne lui souhaite pas du bien. Ridicules, en effet, seraient dans doute de bons vœux adressés au vin, sauf, le cas échéant, à souhaiter sa conservation pour son avantage personnel. Mais à son ami, dit-on, on doit adresser de bons vœux dans le souci qu'on a de lui. Or ceux qui forment de bons vœux dans le souci de quelqu'un, on dit qu'ils sont bienveillants envers cette personne, mais pas qu'ils sont ses amis si le même souhait n'existe pas aussi de la part de la personne en question ; c'est que, pense-t-on, la bienveillance doit être réciproque pour faire une amitié. Et ne faut-il pas ajouter que la bienveillance doit ne pas rester secrète? Beaucoup ont en effet de la bienveillance pour des gens qu'ils n'ont jamais vus, mais supposent être honnêtes ou utiles ; et la même affection, le cas échéant, peut être éprouvée par l'une de ces personnes à l'égard de l'intéressé. Voilà donc, visiblement, des gens bienveillants l'un à l'égard de l'autre, mais comment pourrait-on parler d'amis, alors qu'ils ignorent leurs dispositions naturelles? Donc les amis doivent avoir de la bienveillance l'un pour l'autre et se souhaiter du bien sans s'ignorer, pour l'une quelconque des raisons qu'on a dites.

*à savoir le bien, l'agréable et l'utile

ARISTOTE, Ethique à Nicomaque, VIII, 2, 1155b28-1156a2, traduction Richard Bodéüs


TEXTE 4

Article 153. En quoi consiste la générosité.

Ainsi je crois que la vraie générosité*, qui fait qu'un homme s'estime au plus haut point qu'il se peut légitimement estimer, consiste seulement partie en ce qu'il connaît qu'il n'y a rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés, ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu'il en use bien ou mal, et partie en ce qu'il sent en soi-même une ferme et constante résolution d'en bien user, c'est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter toutes les choses qu'il jugera être les meilleures. Ce qui est suivre parfaitement la vertu.

Article 154. Qu'elle empêche qu'on ne méprise les autres.
Ceux qui ont cette connaissance et ce sentiment d'eux-mêmes se persuadent facilement que chacun des autres hommes les peut aussi avoir de soi, parce qu'il n'y a rien en cela qui dépende d'autrui. C'est pourquoi ils ne méprisent jamais personne ; et, bien qu'ils voient souvent que les autres commettent des fautes qui font paraître leur faiblesse, ils sont toutefois, plus enclins à les excuser qu'à les blâmer, et à croire que c'est plutôt par manque de connaissance que par manque de bonne volonté qu'ils les commettent. Et, comme ils ne pensent point être de beaucoup inférieurs à ceux qui ont plus de biens ou d'honneurs, ou même qui ont plus d'esprit, plus de savoir, plus de beauté, ou généralement qui les surpassent en quelques autres perfections, aussi ne s'estiment-ils point beaucoup au-dessus de ceux qu'ils surpassent, à cause que toutes ces choses leur semblent être fort peu considérables, à comparaison de la bonne volonté, pour laquelle seule ils s'estiment, et laquelle ils supposent aussi être ou du moins pouvoir être en chacun des autres hommes.
*la vraie générosité est avant tout celle qui repose sur un jugement vrai, elle se distingue en ce sens de la générosité du héros cornélien. Elle n'est pas non plus la simple bienveillance que l'on porte à autrui, ni un geste désintéressé de compassion. Elle est donc fondée sur une réflexion rationnelle, non sur un sentiment, ou un affect.

René DESCARTES (1596-1650), Traité des Passions de l'âme (1648), III, Articles 153 et 154

TEXTE 5

Il y a dans le monde deux sortes de grandeurs ; car il y a des grandeurs d'établissement et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d'établissement dépendent de la volonté des hommes qui ont cru avec raison devoir honorer certains états et y attacher certains respects. Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En un pays on honore les nobles, en l'autre les roturiers : en celui-ci les aînés, en cet autre les cadets. Pourquoi cela? parce qu'il a plu aux hommes. La chose était indifférente avant l'établissement, après l'établissement elle devient juste, parce qu'il est injuste de la troubler.
    Les grandeurs naturelles sont celles qui sont indépendantes de la fantaisie des hommes, parce qu'elles consistent dans les qualités réelles et effectives de l'âme ou du corps, qui rendent l'une ou l'autre plus estimable comme les sciences, la lumière de l'esprit, la vertu, la santé, la force.
    Nous devons quelque chose à l'une et à l'autre de ces grandeurs ; mais comme elles sont d'une nature différente, nous leur devons aussi différents respects. Aux grandeurs d'établissement, nous leur devons des respects d'établissement, c'est-à-dire certaines cérémonies extérieures qui doivent être néanmoins accompagnées, selon la raison, d'une reconnaissance intérieure de la justice de cet ordre, mais qui ne nous font pas concevoir quelque qualité réelle en ceux que nous honorons de cette sorte. Il faut parler aux rois à genoux; il faut se tenir debout dans la chambre des princes. C'est une sottise et une bassesse d'esprit que de leur refuser ces devoirs.
    Mais pour les respects naturels qui consistent dans l'estime, nous ne les devons qu'aux grandeurs naturelles ; et nous devons au contraire le mépris et l'aversion aux qualités contraires à ces grandeurs naturelles. Il n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime ; mais il est nécessaire que je vous salue. Si vous êtes duc et honnête homme, je rendrai ce que je dois à l'une et à l'autre de ces qualités. Je ne vous refuserai point les cérémonies que mérite votre qualité de duc, ni l'estime que mérite celle d'honnête homme. Mais si vous étiez duc sans être honnête homme, je vous ferais encore justice ; car en vous rendant les devoirs extérieurs que l'ordre des hommes a attachés à votre naissance, je ne manquerais pas d'avoir pour vous le mépris intérieur que mériterait la bassesse de votre esprit.

PASCAL, Deuxième Discours sur la condition des Grands. 1660

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