la conscience




Quelques définitions pour commencer :

La conscience immédiate ou spontanée renvoie à la simple présence de l'homme à lui-même lorsqu'il pense, sent, est ému ou agit, etc...
La conscience réfléchie, elle, se distingue de la conscience immédiate au sens où elle est la capacité que l'homme a de faire retour sur ses pensées, sentiments, actions et par conséquent à les analyser, à les juger. Elle est le propre de l'homme, seul être vivant conscient de penser, de sentir, d'être ému, d'agir, etc... mais aussi d'être fini, mortel.
Qui suis-je?




Elle est, depuis Descartes (Méditations Métaphysiques, 1641), le fondement même de la connaissance : pas de vérité sans un sujet qui pense par lui-même, qui connaît son existence et sa nature d'être pensant.
La conscience en un sens moral est la capacité que l'homme a de savoir spontanément (expression contradictoire en apparence) le bien et le mal, de les distinguer par un sentiment et non par une idée, ni une représentation. La pitié que j'éprouve lorsque je vois un autre homme, ou même un animal souffrir est la preuve que le bien et le mal sont d'abord des sentiments (Rousseau, Deuxième Discours, 1755)


TEXTE 1 : Sénèque, 4 av.J.C.-65 ap.J.C, De la brièveté de la vie.

Il est des hommes dont le loisir même est affairé : à la campagne, dans leur lit, au milieu de la solitude, quoique éloignés du reste des hommes, ils sont insupportables à eux-mêmes. La vie de certaines gens ne peut être appelée une vie oisive, c'est une activité paresseuse. Appelez-vous oisif celui qui, avec une attention inquiète, s'occupe à ranger symétriquement des vases de Corinthe, que la folle manie de quelques curieux a rendus précieux, et qui passe la plus grande partie de ses jours à polir des laines couvertes de rouille ? ou celui qui au gymnase (car, ô dépravation ! nous ne sommes pas infectés seulement des vices romains) va, pour contempler les jeunes combattants, s'installer dans le lieu même où ils se frottent d'huile ? celui qui s'amuse à assortir par compagnies, selon leur âge et leur couleur, les champions accoutumés à vaincre ? celui qui nourrit la voracité des athlètes les plus en renom ? (...)
J'ai ouï dire qu'un de ces voluptueux (si toutefois on peut nommer volupté ce complet oubli de la manière de vivre qui convient à l'homme), au moment où plusieurs bras l'enlevaient du bain et le plaçaient sur un siège, demanda : " Suis-je assis ? " Et cet homme, qui ignore s'il est assis, pensez-vous qu'il puisse mieux savoir s'il vit, s'il voit, s'il est en repos ? Je ne saurais dire s'il mérite plus de pitié pour être capable d'une telle ignorance, que pour l'affecter. Car si ces gens-là oublient réellement bien des choses, ils feignent aussi d'en oublier beaucoup. Certains vices les charment comme la preuve d'une situation brillante. Il n'appartient qu'à un homme obscur et méprisable de savoir ce qu'il fait. Allez maintenant dire que nos mimes chargent le tableau, quand ils tournent en ridicule les excès de notre luxe : à coup sûr ils en oublient beaucoup plus qu'ils n'en inventent. Oui, dans ce siècle ingénieux seulement pour le mal, les vices, chaque jour plus nombreux, ont pris un essor si incroyable, que l'on devrait plutôt accuser nos mimes d'en affaiblir la peinture. Quoi ! il existe un homme tellement énervé par les plaisirs, qu'il ait besoin d'apprendre d'un autre s'il est assis ! Un tel homme n'est point oisif : il faut lui donner un autre nom, il est malade ; bien plus, il est mort. Celui-là est oisif, qui a le sentiment de son oisiveté ; mais l'homme qui a besoin d'un autre pour connaître la position de son corps, comment pourrait-il être le maître de quelque portion de son temps ?
Ceux-là seuls jouissent du repos, qui se consacrent à l'étude de la sagesse. Seuls ils vivent ; car non seulement ils mettent à profit leur existence, mais ils y ajoutent celle de toutes les générations. Toutes les années qui ont précédé leur naissance leur sont acquises. À moins d'être tout à fait ingrats, nous ne pouvons nier que les illustres fondateurs de ces opinions sublimes ne soient nés pour nous, et ne nous aient préparé la vie. Ces admirables connaissances qu'ils ont tirées des ténèbres et mises au grand jour, c'est grâce à leurs travaux que nous y sommes initiés. Aucun siècle ne nous est interdit : tous nous sont ouverts ; et si la grandeur de notre esprit nous porte à sortir des entraves de la faiblesse humaine, grand est l'espace de temps que nous pouvons parcourir.

TEXTE 2 : Cicéron, 100-43 av. J.-C., Traité des devoirs, livre 1, chapitre 20

Un grand et vaillant coeur se connaît surtout à deux caractères : l'un est le mépris des choses extérieures, la persuasion qu'à part une vie droite et belle, rien n'est pour l'homme digne d'être admiré ou souhaité, que rien ne mérite son effort, et aussi qu'il ne doit se laisser dominer ni par un autre homme, ni par un trouble quelconque de l'âme, et rester toujours supérieur à la fortune. L'autre caractère est de s'attacher, comme je l'ai indiqué plus haut, à des entreprises grandes et utiles autant que possible et aussi très rudes, pleines de fatigues, où l'on risque sa vie et tous les biens nécessaires à la vie. De ces deux caractères le second a l'éclat, la grandeur visible et je dirai aussi l'utilité pour autrui, mais la cause de cette grandeur, sa raison déterminante est le premier : c'est lui qui donne aux âmes leur excellence et fait qu'elles s'élèvent au-dessus de l'humanité.
Ce caractère lui-même a deux traits : ne juger bon que le beau et s'affranchir de toute passion. Faire peu de cas des avantages que la plupart mettent au-dessus de tout et croient très précieux, avoir pour eux un solide et constant mépris, c'est là, il faut le croire, le propre d'un grand et vaillant coeur. Supporter les nombreuses amertumes de la vie, les vicissitudes du sort, sans que la santé morale en souffre, sans se départir de la dignité qui convient au sage, c'est le fait d'une âme vigoureuse toujours égale à elle-même. Etre dominé par l'appétit, quand on ne l'est point par la crainte, se laisser vaincre par le plaisir quand on résiste victorieusement à la peine, c'est se démentir soi-même. Donc sachons nous refuser au plaisir et préservons-nous de la cupidité. Nulle marque plus certaine d'un coeur étroit que l'amour des richesses, nulle petitesse comparable à celle d'une âme où il règne, rien de plus beau, de plus magnifique en revanche que le mépris de l'argent quand on est dépourvu, l'emploi libéral, généreux, qu'on peut en faire quand on en a.
Contre le désir même de la gloire il faut se tenir en garde, comme je l'ai dit, car il nous ravit la liberté, objet de tout l'effort d'un homme à l'âme haute. Il ne faut pas non plus rechercher le pouvoir, mieux vaut parfois ne pas l'accepter et parfois s'en démettre. Mais il faut s'affranchir de tout mouvement passionné, de l'appétit et de la crainte, de la tristesse aussi, du plaisir et de la colère, afin de posséder la paix sûre d'elle-même et de vivre dignement sans défaillance.


TEXTE 3 : Descartes (1596-1650), Méditations Métaphysiques, II, 1641


Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.
Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l’esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps. J’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ? Non certes, j’étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit.


TEXTE 4 : Marx Karl (1818-1883), Contribution à la critique de l'économie politique, 1859

Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ces rapports de production correspondent à un degré de développement donné de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle, sur quoi s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le procès de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine la réalité; c'est au contraire la réalité sociale qui détermine leur conscience. (...)
De même qu'on ne juge pas un individu sur l'idée qu'il se fait de lui, de même on ne peut juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une société ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, et jamais de nouveaux et supérieurs rapports de production ne se substituent à elle ayant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports aient été couvées dans le sein même de la vieille société.



TEXTE 5 : NIETZSCHE, Le Gai Savoir, §354



"La conscience n’est qu’un réseau de communications entre hommes ; c’est en cette seule qualité qu’elle a été forcée de se développer : l’homme qui vivait solitaire, en bête de proie, aurait pu s’en passer. Si nos actions, pensées, sentiments et mouvements parviennent — du moins en partie — à la surface de notre conscience, c’est le résultat d’une terrible nécessité qui a longtemps dominé l’homme, le plus menacé des animaux : il avait besoin de secours et de protection, il avait besoin de son semblable, il était obligé de savoir dire ce besoin, de savoir se rendre intelligible ; et pour tout cela, en premier lieu, il fallait qu’il eût une "conscience", qu’il "sût" lui- même ce qui lui manquait, qu’il "sût" ce qu’il sentait, qu’il "sût" ce qu’il pensait. Car comme toute créature vivante, l’homme pense constamment, mais il l’ignore. La pensée qui devient consciente ne représente que la partie la plus infime, disons la plus superficielle, la plus mauvaise, de tout ce qu’il pense : car il n’y a que cette pensée qui s’exprime en paroles, c’est-à-dire en signes d’échanges, ce qui révèle l’origine même de la conscience."


TEXTE 6 : BERGSON, L’Énergie spirituelle, 1919

 « Qu’est-ce que la conscience ? vous pensez bien que je ne vais pas définir une chose aussi concrète, aussi constamment présente à l’expérience de chacun de nous. Mais sans donner de la conscience une définition qui serait moins claire qu’elle, je puis la caractériser par son trait le plus apparent : conscience signifie d’abord mémoire. La mémoire peut manquer d’ampleur ; elle peut n’embrasser qu’une faible partie du passé ; elle peut ne retenir que ce qui vient d’arriver ; mais la mémoire est là, ou bien alors la conscience n’y est pas. Une conscience qui ne conserverait rien de son passé, qui s’oublierait sans cesse elle-même, périrait et renaîtrait à chaque instant : comment définir autrement l’inconscience ? Quand Leibniz disait de la matière que c’est « un esprit instantané », ne la déclarait-il pas, bon gré, mal gré, insensible ? Toute conscience est donc mémoire –conservation et accumulation du passé dans le présent. Mais toute conscience est anticipation de l’avenir. Considérez la direction de votre esprit à n’importe quel moment : vous trouverez qu’il s’occupe de ce qui est, mais en vue surtout de ce qui va être. L’attention est une attente, et il n’y a pas de conscience sans une certaine attention à la vie. L’avenir est là ; il nous appelle, ou plutôt il nous tire à lui : cette traction ininterrompue, qui nous fait avancer sur la route du temps, est cause aussi que nous agissons continuellement. Toute action est un empiétement sur l’avenir. Retenir ce qui n’est déjà plus, anticiper sur ce qui n’est pas encore, voilà donc la première fonction de la conscience. Il n’y aurait pas pour elle de présent, si le présent se réduisait à l’instant mathématique. Cet instant n’est que la limite, purement théorique, qui sépare le passé de l’avenir ; il peut à la rigueur être conçu, il n’est jamais perçu ; quand nous croyons le surprendre, il est déjà loin de nous. Ce que nous percevons en fait, c’est une certaine épaisseur de durée qui se compose de deux parties : notre passé immédiat et notre avenir imminent. Sur ce passé nous sommes appuyés, sur cet avenir nous sommes penchés ; s’appuyer et se pencher ainsi est le propre d’un être conscient. Disons donc, si vous voulez, que la conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir.»

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire