le travail et la technique


H. ARENDT, Condition de l’homme moderne, 1949


   « La différence décisive entre les outils et les machines trouve peut-être sa meilleure illustration dans la discussion apparemment sans fin sur le point de savoir si l’homme doit « s’adapter » à la machine ou la machine s’adapter à la « nature » de l’homme. Nous avons donné au premier chapitre la principale raison expliquant pourquoi pareille discussion ne peut être que stérile : si la condition humaine consiste en ce que l’homme est un être conditionné pour qui toute chose, donnée ou fabriquée, devient immédiatement condition de son existence ultérieure, l’homme s’est « adapté » à un milieu de machines dès le moment où il les a inventées. Elles sont certainement devenues une condition de notre existence aussi inaliénable que les outils aux époques précédentes.
Medium Duty Lathe Machine
L’intérêt de la discussion à notre point de vue tient donc plutôt au fait que cette question d’adaptation puisse même se poser. On ne s’était jamais demandé si l’homme était adapté ou avait besoin de s’adapter aux outils dont il se servait : autant vouloir l’adapter à ses mains. Le cas des machines est tout différent. Tandis que les outils d’artisanat à toutes les phases du processus de l’œuvre restent les serviteurs de la main, les machines exigent que le travailleur les serve et qu’il adapte le rythme naturel de son corps à leur mouvement mécanique. Cela ne veut pas dire que les hommes en tant que tels s’adaptent ou s’asservissent à leurs machines : mais cela signifie bien que pendant toute la durée du travail à la machine, le processus mécanique remplace le rythme du corps humain. L’outil le plus raffiné reste au service de la main qu’il ne peut ni guider ni remplacer. La machine la plus primitive guide le travail corporel et éventuellement le remplace tout à fait. »

Karl MARX, Le Capital - Livre premier (1867)

Le développement de la production capitaliste - IV° section : la production de la plus-value relative - Chapitre XV : Machinisme et grande industrie - I. - Développement des machines et de la production mécanique

"Si nous considérons maintenant dans le mécanisme employé à la construction, la partie qui constitue ses organes d'opération proprement dits, nous retrouvons l'instrument manuel, mais dans des proportions gigantesques. L'opérateur de la machine à forer, par exemple, est un foret de dimension énorme mis en mouvement par une machine à vapeur, et sans lequel les cylindres des grandes machines à vapeur et des presses hydrauliques ne pourraient être percés. Le tour à support mécanique n'est que la reproduction colossale du tour ordinaire; la machine à raboter représente, pour ainsi dire, un charpentier de fer qui travaille dans le fer avec les mêmes outils que le charpentier dans le bois; l'outil qui, dans les chantiers de Londres, tranche les plaques qui blindent la carcasse des navires est une espèce de rasoir cyclopéen, et le marteau à vapeur opère avec une tête de marteau ordinaire, mais d'un poids tel que le dieu Thor lui-même ne pourrait le soulever. Un de ces marteaux à vapeur, de l'invention de Nasmyth, pèse au-delà de six tonnes et tombe sur une enclume d'un poids de trente-six tonnes avec une chute verticale de sept pieds. Il pulvérise d'un seul coup un bloc de granit et enfonce un clou dans du bois tendre au moyen d'une série de petits coups légèrement appliqués.
Marteau pilon - Le Creusot
Le moyen de travail acquiert dans le machinisme une existence matérielle qui exige le remplacement de la force de l'homme par des forces naturelles et celui de la routine par la science. Dans la manufacture, la division du procès de travail est purement subjective; c'est une combinaison d'ouvriers parcellaires. Dans le système de machines, la grande industrie crée un organisme de production complètement objectif ou impersonnel, que l'ouvrier trouve là, dans l'atelier, comme la condition matérielle toute prête de son travail. Dans la coopération simple et même dans celle fondée sur la division du travail, la suppression du travail isolé par le travailleur collectif semble encore plus ou moins accidentelle. Le machinisme, à quelques exceptions près que nous mentionnerons plus tard, ne fonctionne qu'au moyen d'un travail socialisé ou commun. Le caractère coopératif du travail y devient une nécessité technique dictée par la nature même de son moyen."

Lewis MUMFORD, Technique et Civilisation, 1950


   « Les machines sont des complexes d’agents non organiques ayant pour but de convertir l’énergie, d’accomplir un travail, d’accroître les capa cités mécaniques ou sensorielles du corps humain, ou de réduire à un ordre et une régularité mesurables les phénomènes de la vie. Le robot est le dernier stade d’une évolution qui a commencé par l’utilisation, comme outil, d’une partie quelconque du corps humain. Derrière le développement des outils et des machines, il y a un effort pour modifier l’environnement, afin de fortifier et de soutenir l’organisme humain effort qui a tendu à accroître le pouvoir de l’organisme humain mal armé ou à créer, à l’extérieur du corps, un ensemble de conditions plus favorables au maintien de son équilibre et à la conservation de sa vie. Par exemple, au lieu d’une adaptation physiologique au froid - pousse des poils ou hivernage - il y a eu adaptation du milieu : vêtements et abris. La différence essentielle entre une machine et un outil réside dans le degré d’indépendance, au cours de l’opération, par rapport à l’habileté et l’énergie de l’opérateur : l’outil se prête à la manipulation, la machine à l’action automatique. Le degré de complexité importe peu. En utilisant l’outil, la main et l’œil de l’homme accomplissent des actions compliquées qui égalent le fonctionnement d’une machine complexe. D’autre part, des machines très puissantes, telles que le marteau-pilon, exécutent des tâches élémentaires à l’aide d’un mécanisme relativement simple. La différence entre outils et machines réside d’abord dans le degré d’automatisme qu’ils ont atteint.
Elève ouvrier - machine outil - le Creusot
L’ouvrier habile devient plus précis et automatique, en un mot plus mécanique, à mesure que des mouvements, volontaires à l’origine, se transforment en réflexes. Dans la machine la plus automatique, la participation consciente d’un agent humain intervient nécessairement à un moment donné, au commencement et à la fin de l’opération, d’abord pour la concevoir, ensuite pour en corriger les défauts et en effectuer les réparations. D’ailleurs, entre l’outil et la machine, il existe une autre catégorie d’instruments : la machine-outil. Dans le tour ou le foret, la précision de la machine la plus fine se combine à l’habileté de l’artisan. Si l’on ajoute à ce complexe mécanique une source extérieure d’énergie, la distinction est encore plus difficile à faire. En général, la machine accentue la spécialisation des fonctions ; l’outil est plus souple. La raboteuse n’accomplit qu’une seule fonction, tandis que 1e couteau peut être utilisé pour aplanir du bois, le sculpter, le fendre, pour faire pression sur une serrure ou pour enfoncer une vis. La machine automatique est une forme très particulière d’adaptation. Elle implique la notion d’une source extérieure d’énergie, une interrelation plus ou moins complexe entre les parties et un genre limité d’activité. La machine est en quelque sorte un organisme mineur, conçu pour accomplir un ensemble simple de fonctions. »

Séris, Jean-Pierre, La technique, 1994


Tinguely genève 040115 » par Decryptys
— Travail personnel. Sous licence CC BY-SA 4.0
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"Jean Tinguely (1925-1991) peut servir d'exemple de l'intervention critique de l'art [...]. Héritier lointain du mouvement dada, il ne marchande pas sa dérision à l'égard de la civilisation technicienne, dans ses "machines délirantes" au fonctionnement heurté, inexorable et inutile. "Métamécaniques" est le nom de ses premiers assemblages mobiles, plus tard enrichis par la production de sons, et atteignant une taille gigantesque (Euréka, 1963, Lausanne). Avec la Machine Happening ( Hommage à New York, mars 1960, dans le jardin du Musée d'Art moderne de New York), il met en scène l'autodestruction de la machine (qu'un hasard supplémentaire et cette fois imprévu obligea les pompiers à interrompre... ou à accélérer). A l'humour et à l'ironie de Tinguely, on opposera le geste de Fernand Léger (1881-1955), transcendant la mécanisation du travailleur et son apparence de robot pour l'élever à la dimension d'une allégorie majuscule et humaniste du travail. Décapage d'un côté, transcendance de l'autre. Humour corrosif et destructeur de fausses valeurs et des mythes asservissants, chez l'un, création de nouveaux symboles plastiques, ou de formes acquérant une valeur symbolique puissante, chez le second. L'art n'est plus compris comme un ensemble de règles d'expériences reconnues qui réunissent, mais, conscient d'être condamné à innover, il revendique le privilège de l'expérimentation : c'est en cela qu'il est, jusque dans son faire, complice de la liberté. Que l'expérimentation technique, recherche incessante elle aussi, soit également complice de la liberté, on aimerait ne pas en douter. Et pourtant, qui le croit encore? Ce n'est pas la même liberté qui est en jeu. En allégeant notre travail, en accroissant la productivité, la technique nous libère de certaines tâches, sans nous indiquer celles qui devraient prendre leur place. Bien mieux, ou bien pis, en nous indiquant, en général, celles qui prendront, que nous le voulions ou non, leur place. L'artiste n'abrège pas notre travail, mais il nous suggère une façon de travailler (ou de ne rien faire) qui donnerait prix et plénitude à la vie."


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