l'expérience

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EXPERIENCE
1/ l'expérience que l'on a acquise : un savoir-faire, une technique pratiquée de manière continue (artisanat, art, travail)
2/ l'expérience que l'on fait :
     a) dans la vie quotidienne : l'expérience vécue, l'épreuve qu'il revient à chacun de vivre (marcher, nager, apprendre à lire, rencontrer un ami, un amour...)
     b) pour connaître la vérité : 1. en faisant confiance à sa sensibilité, à ce que nos cinq sens nous donnent à connaître de la réalité (philosophie de la connaissance : connaît-on les choses par les sens ou par l'idée que nous avons des choses? Peut-on connaître un triangle sans s'en faire une image, sans le tracer ni l'imaginer, i.e. sans l'avoir jamais déjà vu?)
                                                      2. en interrogeant les phénomènes par un dispositif expérimental : l'expérimentation dans les sciences physiques  et du vivant (Pascal, Torricelli, Claude Bernard) qui procède pas trois étapes : observation / hypothèse / expérimentation.



Texte 1 : David HUME, Abrégé du Traité de la Nature humaine (1740)


Nous sommes déterminés par l'ACCOUTUMANCE (CUSTOM) seule­ment à supposer que le futur sera conforme au passé. Quand je vois une boule de billard se mouvoir vers une autre, mon esprit est immédiatement porté par l'habitude (habit) à l'effet ordinaire, et il anticipe ma vue en concevant la seconde boule en mouvement. Il n'y a rien dans ces objets, considérés abstraitement et indépendamment de l'expérience, qui me conduit à former une telle conclusion. Et même après avoir eu l'expérience de nombreux effets répétés de cette sorte, il n'y a aucun argument qui me détermine à supposer que l'effet sera conforme à l'expérience passée. Les pouvoirs par lesquels les corps (bodies) opèrent (operate) sont entièrement inconnus (unknown). Nous percevons seulement leurs qualités sensibles. Quelle raison (reason) avons-nous de penser que les mêmes pouvoirs seront toujours joints aux mêmes qualités sensibles?
Ce n'est donc pas la raison qui est le guide de la vie, mais l'accoutumance (custom). Elle seule détermine l'esprit, dans tous les cas, à supposer que le futur sera conforme au passé. Quelque facile que puisse sembler cette opéra­tion, la raison, de toute éternité, ne serait jamais capable de la faire.


Texte 2 : Descartes (1596-1650), Méditations Métaphysiques, II, 1641
Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.
Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l’esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps. J’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps ; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ? Non certes, j’étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit.


TEXTE 3 : Claude BERNARD (1813-1878), Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865

             La méthode expérimentale s'appuie successivement sur le sentiment, la raison et l'expérience. Le sentiment engendre l'idée ou l'hypothèse expérimentale, c'est-à-dire l'interprétation anticipée des phénomènes de la nature. Toute l'initiative expérimentale est dans l'idée, car c'est elle qui provoque l'expérience. La raison ou le raisonnement ne servent qu'à déduire les conséquences de cette idée et à les soumettre à l'expérience.
         Une idée anticipée ou une hypothèse est donc le point de départ nécessaire de tout raisonnement expérimental. Sans cela on ne saurait faire aucune investigation ni s'instruire ; on ne pourrait qu'entasser des observations stériles. Si l'on expérimentait sans idée préconçue, on irait à l'aventure ; mais d'un autre côté, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, si l'on observait avec des idées préconçues, on ferait de mauvaises observations et l'on serait exposé à prendre les conceptions de son esprit pour la réalité.
       (...)Toute la connaissance humaine se borne à remonter des effets observés à leur cause. A la suite d'une observation, une idée relative à la cause du phénomène observé se présente à l'esprit : puis on introduit cette idée anticipée dans un raisonnement en vertu duquel on fait des expériences pour la contrôler.



Notes : Claude Bernard défend la méthode expérimentale, qui procède par étapes : 

1/ l'observation est la phase de recherche scientifique qui permet de collecter des données et de les comparer, soit immédiatement, par les sens, soit à l'aide d'instruments
2/ la formulation d'une hypothèse, proposition énoncée à partir de l'observation pour expliquer des faits observés. Elle est tirée d'une induction, raisonnement qui remonte vers le général à partir de l'observation de cas particuliers
3/ l'expérimentation, qui met l'hypothèse à l'épreuve, la vérifie. C'est une expérience contrôlée permettant de mesurer des variations des phénomènes et de leurs relations.

TEXTE 4


       Supposons donc qu'au commencement l'Âme est ce qu'on appelle une Table rase, vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu'elle soit. Comment vient-elle à recevoir des idées? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l'Imagination de l'Homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie? D'où puise-t-elle tous ces matériaux qui font comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances? A cela je réponds en un mot, De l'Expérience : c'est là le fondement de toutes nos connaissances, et c'est de là qu'elles tirent leur première origine. Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont-là les deux sources d'où découlent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement.
Et premièrement nos Sens étant frappés par certains objets extérieurs, font entrer dans notre âme plusieurs perceptions distinctes des choses, selon les diverses manières dont ces objets agissent sur nos Sens. C'est ainsi que nous acquérons les idées que nous avons du blanc, du jaune, du chaud, du froid, du dur, du mou, du doux, de l'amer, et de tout ce que nous appelons qualités sensibles. Nos Sens, dis-je, font entrer toutes ces idées dans notre âme, par où j'entends qu'ils font passer des objets extérieurs dans l'âme ce qui y produit ces sortes de perceptions. Et comme cette grande source de la plupart des idées que nous avons, dépend entièrement de nos Sens, et se communique par leur moyen à l'Entendement, je l'appelle SENSATION.
      
   L'autre source d'où l'Entendement vient à recvoir des idées, c'est la perception des opérations de notre âme sur les idées qu'elle a reçues par les Sens : opérations qui devenant l'objet des réflexions de l'âme, produisent dans l'Entendement une autre espèce d'idées, que les Objets extérieurs n'auraient pu lui fournir : telles que sont les idées de ce qu'on appelle apercevoir, penser, douter, croire, raisonner, connaître, vouloir, et toutes les différentes actions de notre âme, de l'existence desquelles étant pleinement convaincus, parce que nous les trouvons en nous-mêmes, nous recevons par leur moyen des idées aussi distinctes, que celles que les Corps produisent en nous, lorsqu'ils viennent à frapper nos Sens. C'est là une source d'idées que chaque Homme a toujours en lui-même ; et quoique cette Faculté ne soit pas un Sens, parce qu'elle n'a rien à faire avec les objets extérieurs, elle en approche beaucoup, et le nom de Sens intérieur ne lui conviendrait pas mal. Mais comme j'appelle l'autre source de nos Idées Sensations, je nommerai celle-ci REFLEXION, parce que l'âme ne reçoit par son moyen que les idées qu'elle acquiert en réfléchissant sur ses propres opérations. C'est pourquoi je vous prie de remarquer, que dans la suite de ce Discours, j'entends par REFLEXION la connaissance que l'âme prend de ses différentes opérations, par où l'Entendement vient à s'en former des idées. Ce sont là, à mon avis, les seuls Principes d'où toutes nos Idées tirent leur origine ; savoir, les choses extérieures et matérielles qui sont les objets de la SENSATION, et les Opérations de notre Esprit, qui sont les objets de la REFLEXION. J'emploie ici le mot d'opération dans un sens étendu, non seulement pour signifier les actions de l'âme concernant des idées, mais encore certaines Passions qui sont produites quelquefois par ces idées, comme le plaisir ou la douleur que cause quelque pensée que ce soit.
LOCKE, Essai concernant l'entendement humain, II, 1, § 2 à 4 (1690)

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